« Un Film » qui laisse perplexe

Avec «Un Film», Mohamed Achaour ose un premier long-métrage plutôt original et à  l’esthétique soignée. Un projet singulier qui n’échappe pas à  certains travers. 

Un film. Ni plus ni moins. Pour le titre, Mohamed Achaour ne s’est pas trop foulé. Mais qu’on ne s’y méprenne pas. L’idée, elle, ne manque pas d’originalité : Prostré dans son lit, un aspirant réalisateur se trifouille la cervelle à la recherche du synopsis idéal, qui fera baver les producteurs et pleurer d’extase dans les salles obscures. Le héros, campé par Achaour lui-même, pousse le perfectionnisme à l’excès, il en frôle la dépression nerveuse. N’en déplaise à sa femme comédienne (Fatym Layachi) et à son meilleur pote, également acteur (Fahd Benchemsi), qui, moins pinailleurs, peuvent se contenter de rôles «sympas» dans un film tout juste «convenable», notre homme insiste : son premier film sera un inoubliable chef-d’œuvre ou ne sera pas. Sauf que ce n’est pas si simple. Dans le décor enfumé d’un bar casablancais, l’ambitieux débutant est écrasé par ses illustres prédécesseurs, qui ont déjà tout fait avec virtuosité. Il est aussi écœuré par nombre de ses compères marocains, qui offrent aux spectateurs des films plats, sirupeux, quand ils n’ont pas l’indécence d’enquiller les scènes scabreuses, uniquement pour faire du chiffre.Voilà, en somme, ce qu’est Un film : une déclaration d’amour aux grands noms du Septième art et… une tonitruante déclaration de désamour au cinéma marocain, toujours frileux, engoncé dans la raideur et les conventions. Dans ce premier long-métrage techniquement très bien léché – ce qui, pour un projet tourné en douze jours et avec trois fois rien, est une prouesse en soi, Mohamed Achaour dresse l’inventaire effrayant de tout ce qui, dans le cinéma national, a été fait, refait, surfait, et, surtout, mal fait. Les romances mièvres et plates, déclamées dans un invraisemblable mélange de darija et d’arabe classique, les comédies outrancières, ridicules à s’en arracher les cheveux, les drames dégoulinants de pathos. Autre thème abordé, plus douloureux, celui-là : le tabou, si inconciliable avec le cinéma, ce qu’un réalisateur marocain ne peut raconter sous peine de se faire «ex-communier». Comment, en effet, oser une critique intelligente de la religion sans courir le risque de se faire traiter d’apostat ? Comment aborder la sexualité sans épouvanter et s’aliéner l’opinion conservatrice ? Rien de tout cela n’échappe à la caméra satirique d’Achaour qui, à coup de gags, ricane et fait rire. Enfin, jusqu’à un certain point. Car après ces savoureuses railleries, nous voilà tout d’un coup faisant face à de regrettables longueurs. Pendant que le héros endure le syndrome de la page blanche, le spectateur, jusque-là si habilement tenu en haleine, ne peut s’empêcher de bâiller. Face à l’abattement du héros-cinéaste, les acteurs n’en finissent pas de hurler leur impatience, leur dépit, et cela donne des dialogues répétitifs, lassants. Adroitement utilisé pour montrer les tares de nos cinéastes, le procédé de mise en abyme (un film qui en raconte un autre) s’essouffle quand Mohamed Achaour s’empêtre dans ses états d’âme, ses indécisions, son ego de réalisateur en mal d’idées de génie. Dommage pour Un film, qui commence si bien, offrant une radioscopie juste, nerveuse et cocasse du cinéma marocain, et qui se termine par un réalisateur qui contemple son nombril.