Un corps à  corps avec la danse contemporaine

La danse contemporaine peut aussi trouver sa source dans les quartiers populaires de Casablanca.

Ahlam El Morsli et Fatima Zahra Rahli, les deux plus jeunes chorégraphes marocaines ont monté leur propre spectacle.
Elles ont participé au Festival de Maputo, au Mozambique.

Elle a 27 ans, elle danse depuis 7 ans et fait partie d’une compagnie de danse composée de 7 membres. Le chiffre 7 est de toute évidence un véritable porte-bonheur. Mais l’arithmétique a ses secrets et la magie du 7 ne s’opère jamais par hasard !
Si on revient quelques années en arrière, on retrouve une jeune fille de 20 ans, grande, élégante, timide qui rêvait de danser. Elle s’appelle Ahlam El Morsli et prépare une formation en secrétariat. Entre-temps, la future fonctionnaire s’inscrit au Conservatoire de Casablanca, boulevard de Paris et apprend à tortiller le corps comme beaucoup d’autres l’ont fait avant elle. Elle voulait danser à ses heures de loisirs,  elle finit par apprendre la danse folklorique. Mais Ahlam est vite lassée par la répétition des mouvements, elle a besoin d’autre chose qu’elle n’arrive pas à définir encore.
La toute jeune élève se retrouve, par hasard, dans un stage dédié aux élèves confirmés, ce qui n’était pas encore son cas. Khalid Benghrib, le chorégraphe, la remarque. Elle sera même sélectionnée quatre mois plus tard pour son spectacle. Ahlam, qui se croyait prédestinée à une carrière de secrétaire, commence à croire en sa bonne étoile, elle voit les choses basculer en faveur de son rêve. «Je me voyais déjà secrétaire, mais les paroles et la confiance de Khalid Benghrib m’ont motivée. J’ai commencé à croire que je pouvais être danseuse». La jeune apprentie se laisse donc aller dans cet univers, dans lequel elle trouve une expression de la vie, chose qu’elle a appris à introduire dans ses mouvements de danseuse et plus tard dans ses créations d’artiste. «Khalid Benghrib a monté un spectacle, il a insisté pour que je sois présente à sa formation. On s’est produit aux instituts français, aux ambassades. Malheureusement, le ministère de la culture n’était pas très sensible à cette démarche».
Ahlam s’ouvre à la danse, rapidement, mais cela ne va pas durer longtemps. La discipline a beaucoup d’exigences. Où trouver le temps, où trouver l’énergie pour expliquer aux autres ses choix, ses besoins ? Personne n’a pu comprendre Ahlam, personne n’a vu le mouvement s’ancrer au plus profond de son être. «La pression de ma famille s’est faite plus pressante, explique la danseuse. J’ai fait du baby-sitting, j’ai donné des cours d’arabe classique…, c’était difficile à cette période». Ahlam s’abandonne peu à peu à la pression sociale et finalement à la dépression. «Je n’ai pas pu supporter le fait de ne pluss danser». Elle finira par se reprendre, reprend sa vie en main, ses espoirs aussi. Tout cela se fait grâce à une rencontre avec la chorégraphe Anne Lise Riscalla, en 2004, qui a joué, dans cette histoire, le rôle de la fée !
«Anne Lise m’a prise sous son aile et m’a enseigné la danse gratuitement. C’est ça qui m’a permis de continuer, d’avancer dans ma carrière de danseuse. C’est à ce moment-là que les choses ont commencé à devenir plus claires pour moi», se rappelle Ahlam avec émotion. Chorégraphe, enseignante de danse classique et de danse contemporaine, installée au Maroc depuis 17 ans, Anne Lise Riscalla vit de la danse, dans l’univers de la danse depuis toujours. C’est au Liban qu’elle a commencé à l’âge de 4 ans. Même si de cette enfance elle n’a gardé que quelques souvenirs, son corps, ses paroles, ses engagements sont imprégnés de cette part invisible du mouvement qui continue de vivre, de s’exprimer. Tous les gestes de la chorégraphe sont danse.
D’ailleurs où commence le mouvement ? Et où finit-il ? «Tout mouvement est un mouvement dansé. Ce n’est pas son exécution qui est juste ou pas. La question est de savoir si c’était le bon moment de montrer le geste». C’est ainsi qu’Anne Lise définit la danse.

Histoire d’une rencontre
La professeure et son élève se retrouvent, en dehors de la scène mais aussi sur scène avec Beyrouth. Une composition créée par Anne Lise (en 2006) et qui fait vibrer, à nouveau, les pieds, les jambes, le corps et le cœur d’Ahlam. Un changement radical dans la vie de la jeune danseuse mais aussi dans ses gestes, ses mouvements qui évoluent. S’appuyant sur les vieux schémas, s’inspirant de tout son vécu, Ahlam prend davantage ancrage dans la danse et retrouve sa confiance. Elle va créer ses propres œuvres et devient elle-même chorégraphe.

Une œuvre à quatre mains, deux corps et d’infinis mouvements…
De cette passion pour la danse naîtra Point de départ, une œuvre commune, celle de Ahlam El Morsli et de Fatima Zahra Rahli. Créée en 2007, dessinée à quatre mains, dansée à quatre jambes et posée sur mille et un sacrifice. Une danse créée de bout en bout par les deux jeunes filles, considérées comme les deux plus jeunes chorégraphes marocaines (Fatima Zahra Rahli a 25 ans).
Cette danse nouvelle est avant tout marocaine, «elle est inspirée de notre vie, de notre vécu», insiste Ahlam.  Lorsqu’elle parle de danse,  Ahlam le fait avec empressement, ses yeux brillent et son sourire vole en éclats… C’est un bonheur que de l’écouter parler, c’est aussi du bonheur de la voir danser. Sa danse s’inspire du réel, ou, du moins, c’est une rétrospective du réel, la sienne, comme elle l’a vécue. «Ce travail chorégraphique ne repose pas tant sur l’esthétique du mouvement ou la performance physique mais sur une contraction de l’espace temps et l’être comme matière première de la création». C’est ainsi que les deux chorégraphes expliquent leur projet, une évasion réelle et poétique du monde. «L’expérience a consisté à créer un espace de rencontre, d’écriture chorégraphique et d’échange à partir de différentes formes de pratiques artistiques en valorisant les aspects expressifs, l’intensité du mouvement ainsi que l’importance du geste».
Cette année, les Abattoirs de Casablanca ont été le théâtre de cette expérience, vécue par les deux amies comme une ascension. «Nous avons dansé devant un public qui nous ressemblait, issu des quartiers populaires, tout comme nous». Ce fut la grande surprise, pour les spectateurs. «Des filles qui dansent, s’inspirent des arts martiaux, du breakdance. Une danse très physique mais aussi esthétique. Les spectateurs étaient ravis et nous aussi !». Ahlam et Fatima Zahra ont su séduire leur public. C’est la consécration. Après le succès et cette première représentation aux Abattoirs, changement de cap. La carrière des jeunes chorégraphes se précise.  Point de départ a été choisie pour participer, les 3 et 5 novembre dernier, à la 3e édition de la Plateforme internationale de danse contemporaine, lors du Festival Kinani de Maputo, au Mozambique. Les deux amies en sont revenues avec un carnet d’adresses plein de projets.
En ce moment, Ahlam El Morsli prépare sa nouvelle création qu’elle a intitulée Signes et sens. Une œuvre métisse avec des danseurs burkinabais, sénégalais, nigériens et français que la jeune chorégraphe a rencontrés lors du festival «Action danse» et qui sera en représentation lors du festival «On marche», à Marrakech, en janvier 2010.