Un cinéma qui en découd avec le réel

Au-delà du folklore propre à ce genre de manifestations, avec ses
stars, ses starlettes et ses strass, la 3e édition du Festival international
du film de Marrakech fut intéressante en ceci qu’elle a privilégié,
dans sa programmation, des films décrivant avec talent «l’état
du monde».

Après la classe ou aux heures de repas, des jeunes, par centaines, font la queue devant la billetterie pour obtenir leur ticket d’accès aux salles de projection. Certains en reviennent bredouilles et fort dépités, d’autres brandissent leurs billets, arrachés de haute lutte, comme des trophées. Lundi dernier est un jour à marquer d’une pierre blanche pour Samir, un lycéen de dix-sept ans. En décrochant son billet il fera coup double. Il verra en chair et en os l’immense Oliver Stone, à qui il voue un culte, à l’occasion de l’hommage qui lui sera rendu par le Festival international du film de Marrakech, et de surcroît, il aura le plaisir de s’immerger dans la vie de Fidel Castro, au travers du film Comandante. «Des films de cette qualité, on n’en profite que pendant le festival. Le reste du temps, on a droit uniquement à la médiocrité, karaté, amourettes, violence… ,» se plaint le jeune cinéphile. Des amis le rejoignent, un débat s’amorce sur la vocation du cinéma. «Moi je n’irai pas voir Comandante, parce que j’ai lu dans la presse qu’il s’agissait d’un documentaire. Or, seuls m’intéressent les films qui racontent une histoire. Le cinéma, c’est ça pour moi», soutient Nabil.

Une prédilection pour les films qui racontent une histoire
D’histoires, les Marrakchis en sont friands. Dans cette cité sertie de monuments et de vestiges, témoins de destins, de passages et de vies, le conte occupe une large place dans le quotidien. Il est hissé au rang d’art, comme en atteste le spectacle des conteurs qui écument la place Jamaâ El Fna. Nathalie Baye, présidente du FIFM, en fut captivée. Elle ne manqua pas de confesser en termes fleuris son enchantement, ajoutant : «Il n’y a pas un lieu plus indiqué que Marrakech pour un festival de cinéma. Ici, on aime raconter. Et le cinéma n’a d’autre vocation que celle de raconter des histoires». C’était lors de la cérémonie d’ouverture. Laquelle se distingua par sa sobriété, son élégance et son déluge d’étoiles défilant sous un ciel généreusement étoilé, dans l’enceinte du suranné Palais Badii, devant des caméras et des appareils photos éblouis par tant de glamour. Nathalie Baye, Gérard Depardieu, Isabelle Hupert, Oliver Stone, Ridley Scott, André Téchine, Roger Hanin, Amitabh Bachchan, Volker Schlöndorff, Shashi Kappour, Jeremy Irons, Claudia Cardinale, Yousra, Hélène de Fougerolles, Gad El Maleh, Kerry Fox, et tant et tant d’emblèmes voguant sur le firmament. De leur éclat, le ciel prit ombrage au point de se rembrunir le lendemain. Si chaque vedette eut sa part d’ovations, celle qui déchaîna l’euphorie fut Amitabh Bachchan, l’acteur indien aux neuf cents millions de spectateurs. «Il est encore plus beau qu’à l’écran», s’écria une quinquagénaire qui a conservé un cœur de midinette. Gad El Maleh, chargé de remettre une étoile d’or à l’idole, évoqua sa passion juvénile pour les films indiens. A l’époque, poursuivit-il, sévissaient des ouvreuses munies de torches électriques. «Elles n’étaient pas commodes. Quand on ne leur donnait pas de pourboire, elles se vengeaient à leur façon, en nous racontant la fin du film». Souvenirs, souvenirs, qui donnent lieu à des histoires. Le ton du festival est donné : c’est d’histoires que se compose le banquet offert.
Des histoires tragiques, à l’instar de Mille mois, de Faouzi Bensaïdi. Se déroulant dans un village marocain, en 1981, pendant le Ramadan, c’est une chronique vue à travers les yeux d’un enfant, Mehdi, à qui l’on fait croire que son père est parti travailler en France, alors qu’il a été mis à l’ombre pour ses convictions communistes. Sa mère et lui s’installent chez Ahmed, le grand-père. Ici sont narrés les petits faits du quotidien, qui reflètent les travers d’une société gangrenée par la corruption, terrifiée par la religion, pourrie par l’hypocrisie, empoisonnée par la méfiance institutionnelle et outrageusement fliquée. Aurait-elle évolué depuis ? Faouzi Bensaïdi s’interdit de s’avancer sur ce terrain. Mais à l’horizon du chemin pris par l’enfant, sa mère et son grand-père en direction de la ville tentaculaire, ne s’entrevoit aucune lueur.
Au feu !, du Bosniaque Pjer Zalica, décrit une Bosnie que des années de guerre ont laissée exsangue: «A présent, j’ai compris, comme beaucoup d’autres avant moi, l’optimisme tragi-comique qui donne à l’esprit humain son inexplicable force et lui permet de revenir de l’épouvantable guerre et de l’amère paix», déclare le cinéaste. La plupart des films proposés sont de la même veine : Abar Arannye, de Goutam Ghose, dénonce le démaillage du tissu social indien, Bubossa, de la Russe Lidia Bobrova, suit la trajectoire sacrificielle d’une vieille femme, très affaiblie, errant à travers un pays qui a érigé l’égoïsme en valeur suprême; Hysterical blandress, de l’Indo-américaine Mira Naïr, met trois femmes face à leur désarroi sentimental ; La Première lettre, récit autobiographique de l’Iranien Abdfazl Jalili, nous plonge au cœur de l’histoire tourmentée de l’Iran pendant les années 70 ; Raja, de Jacques Doillon, pose clairement le problème de l’incommunicabilité des consciences… Et le reste est à l’avenant. «Nous avons surtout retenu les films qui décrivent l’état du monde«, avertissait Christine Ravet, directrice artistique du FIFM. Le monde tel qu’il va mal. Intolérance, crispations identitaires, déferlante intégriste, guerres… L’humanité est en deuil permanent. Et comme pour conforter – funestement – les thèses formulées par les cinéastes, deux drames s’enchaînèrent, alors que le festival prenait son envol. Le samedi 4 octobre à la veille de la fête juive de Yom Kippour, un attentat suicide fut commis contre un restaurant, à Haïfa. Neuf personnes, dont quatre arabes, y trouvèrent la mort. Réplique immédiate de l’armée israélienne, qui lance une attaque, en territoire syrien, contre un camp d’entraînement fréquenté, prétendit-elle, par des membres du Djihad islamique palestinien.

Des hommages vibrants aux servants du 7e art
Si, par souci de vigilance, le festival s’étendit sur les convulsions qui secouent l’époque, il ne se confina pas dans le dolorisme, convaincu qu’il est de la survenance prochaine de lendemains meilleurs. L’émotion, mêlée parfois de sentiment de nostalgie, palpitait, lors des hommages rendus, par gratitude, aux servants du 7e art.
Daniel Toscan du Plantier, « professeur de désir», selon la formule d’Isabelle Huppert, fauché, il y a un an par la mort ; Amina Rachid, diva du cinéma marocain ; Yousra, l’actrice égyptienne qui conjugue talent éblouissant et grâce voluptueuse ; Oliver Stone, le ciseleur d’œuvres filmiques magnifiques ; Alain Delon, l’étoile indécrochable du cinéma français ; Faouzi Bensaïdi, qui, en dépit de son jeune âge, crève déjà l’écran et Ridley Scott, le cinéaste anglais au long cours. La joie de vivre retentissait aussi, pendant ces soirées fastueuses où la bonne chère s’accompagnait de musiques jubilantes.
La 3e édition du Festival international du film de Marrakech nous fit passer par toutes les sensations possibles. Elle fut, au-delà de toute expression, une «réponse artistique aux tensions qui pèsent sur le monde»