«Un artiste n’est pas là juste pour faire danser et chanter des histoires d’amour, mais pour passer des messages»

Ce n’est pas la première fois que la chanteuse algérienne Samira Brahmia prend possession du public marocain. Après une mini-tournée au Sud, un tour des instituts français, le Festival Timitar et Visa For Music, son pouvoir est établi, son charme irrésistible.

Y a-t-il eu un avant/après The Voice France pour vous ?
Evidemment qu’il y a un avant/après. Il y a beaucoup plus de gens qui te découvrent. Quand j’ai fait cette émission, c’était pour affirmer un message par rapport à la France. C’était de dire : Nous sommes encore là. Depuis le 11-Septembre, la musique maghrébine a du mal à s’imposer dans les médias. Rachid Taha, qu’il repose en paix, le disait très clairement. Je voulais donc passer le message qu’il y avait tout de même six millions de gens issus de l’immigration et qui ont besoin de propositions culturelles qui leur conviennent. Je ne parle pas que de moi. Il y a de très jolis projets artistiques en France qui n’ont pas la visibilité qu’ils méritent.

Vous en avez pas mal, vous !
En effet, j’ai la chance d’avoir un média comme TV5 Monde qui m’offre une carte blanche. Ce partenariat est né d’une rencontre humaine avec Zineb Rahal qui est venue voir mon concert à Paris et Alger. Nous partageons la même vision qui est celle de la diffusion de la musique de la diversité, ainsi que de passer à nos enfants des messages positifs, leur proposer des modèles et des choix.

D’ici, nous avons l’impression que rien ne s’arrange pour les Français issus de l’immigration. Est-ce que l’art arrive à promouvoir un certain vivre ensemble ?
Si vous ne connaissez pas votre voisin et que l’on vous dit qu’il faut s’en méfier, n’allez-vous pas vous braquer, ou du moins avoir quelques appréhensions à aller à sa rencontre ? C’est pour dire que la diversité est là, mais qu’elle n’est pas mise en lumière. On favorise l’immigration dans le football, comme disait Rachid Taha, pour rester dans les clichés, mais il y a beaucoup plus à explorer dans la diversité.

C’est de la responsabilité de qui alors ?
Il est clair que les médias ne remplissent pas leur part du marché. Il y a plein de propositions, des gens qui remplissent des salles, mais qu’on ne voit jamais à la télé. D’un autre côté, on est à une période où l’industrie du disque est en train de prendre une claque de la part du digital et les nouveaux mass-médias et on est encore loin d’être à la page. Et puis il y a un grand problème de réseau. On ne se connaît pas assez, nous musiciens de l’immigration, ce qui est dommage parce que ce serait susceptible de mettre en lumière les talents musicaux dans les régions et au niveau national. C’est mon ambition actuellement.

Vous parlez des musiques maghrébines en général ?
Pas que. Je parle de musique africaine. Sincèrement et sans utopie, je pense que le marché africain va vraiment percer. Il faut que la jeunesse maghrébine aille vers le Sud, puisqu’il y a des problèmes de mobilité vers le Nord. J’ai rencontré une jeunesse marocaine incroyable, Soukaina El Fahsi, Mehdi Nassouli, qui doit absolument renouer avec son africanité. Personnellement, j’ai ce désir d’exprimer mon africanité et de développer mon projet artistique en Afrique. C’est pour cela que je suis venue à Visa for Music. Maintenant, sur le plan politique et social, il y a encore des efforts à faire pour faciliter l’accès des jeunes au continent.

Samira Brahmia séduit les Maghrébins d’Afrique et de la diaspora. Comment réussir ce défi ?
Personnellement, je n’ai jamais fait de compromis. Plus j’avance dans l’âge et plus j’ai envie d’être moi-même. Je suis une grande sauvage (rires). Il est clair qu’ayant vécu en Algérie, je comprends les codes et mon art est avant tout issu de mon vécu. Mais je n’ai jamais fait de compromis sur ma musique pour plaire ici ou là. On ne peut pas défendre ce à quoi on ne croit pas. Ceci dit, je pense que la musique maghrébine a d’emblée une universalité exceptionnelle et c’est ce qui fait qu’elle s’exporte à l’étranger aussi facilement. La musique berbère se marie avec la musique celtique, le raï se transforme aisément en rock, Blur a soutenu le projet chaabi El Gusto, etc. Maintenant, le rôle de l’artiste n’est pas juste de plaire, mais d’éduquer l’oreille, proposer des choses différentes, juste pour élargir la connaissance des gens. Et comme on ne fait pas de la neurochirurgie, on ne va tuer personne si on fait un flop !

Vous chantez plusieurs registres de musiques maghrébines. Avez-vous tout de même une prédilection ?
Pas vraiment. J’aime bien aller là où on ne m’attend pas, tester des choses et même me faire des frayeurs musicalement. Quand j’ai proposé de reprendre Koubou, un morceau raï toujours chanté par des hommes, sur une version rock, mes musiciens se sont montrés hésitants. Aujourd’hui, on adore tous ce morceau. Voilà, la musique ce sont des expériences et c’est dommage de s’enfermer dans un style ou un genre. Ce n’est pas mon cas, en tout cas.

Vous venez de lancer votre titre Mama. Mais même dans d’autres chansons, on a l’impression que la femme a une place de choix.
Absolument. Il faut qu’on mette en lumière le rôle des femmes dans nos sociétés. On croit qu’on rabâche, mais la réalité est qu’il se passe encore des choses horribles à l’égard des femmes. Il faut que l’éducation des enfants intègre la parité, la complémentarité et la justice envers les femmes. C’est incroyable qu’on se batte autant pour les droits des femmes, alors qu’elles représentent la moitié de la population et que l’autre moitié a été enfantée par des femmes. Je ne cesserai jamais d’en parler, parce que je suis une artiste et non une saltimbanque. Je ne suis pas là juste pour faire danser et chanter des histoires d’amour, mais pour passer des messages.

Comme dans «Fabuleux destin» ?
«Fabuleux destin» est une chanson que j’ai écrite en Algérie, qui parle de la décennie noire, d’une jeune fille qui se voit enfermée plus ses formes se développent et qui évoquent un extrémisme religieux qui a existé et qui existe aujourd’hui. Et je suis tellement fière que, dernièrement, des hommes algériens viennent me demander de la chanter. Pour moi l’objectif est atteint. Par contre, on m’a coupé cette chanson au montage à la télé algérienne et je trouve que ce n’est pas normal aujourd’hui, en 2019, alors que la femme algérienne prend possession de la rue. Je suis née pour cette année-là. J’avais en moi une Algérie que je croyais utopique. Mais les femmes algériennes chantent et dansent dans la rue. Cela n’était pas arrivé depuis trente ans et je trouve cela exceptionnel. Je salue à ce propos la femme marocaine qui, jamais, n’arrête de se battre pour sa dignité.