Tu ne verras pas le Roi dans la lune

«Regarde le Roi dans la lune», le neuvième long-métrage de Nabyl Lahlou est en suspens depuis des mois, Pour en venir à  bout, le cinéaste réclame à  cor et à  cri un coup de pouce du CCM qui tarde à  venir.

«Il n’y a de long ouvrage que celui qu’on n’arrive pas à finir. Il devient cauchemar», pourrait fulminer Nabyl Lahlou, en paraphrasant Baudelaire. Car depuis le 15 avril dernier, le remuant cinéaste patauge dans ce qui lui semble être un très mauvais rêve. Son neuvième long-métrage qui, s’époumonne-t-il, «traite de quatre-vingt-dix ans de l’histoire de notre pays», pourrait bien ne jamais sortir en salle. «J’ai monté une heure et quarante-sept minutes, soit 94% du film, promet le réalisateur d’Al Kanfoudi (1978). «Le gros du travail a donc été abattu. Hélas, pour quelques séquences que le Centre cinématographique marocain (CCM) s’acharne à ne pas vouloir subventionner, mon long-métrage est condamné à moisir indéfiniment dans les boîtes à bobines». Cruelle ironie, le héros de cette nouvelle œuvre, intitulée Regarde le Roi dans la lune (La légende voulait que l’on puisse voir le royal visage dans l’astre de la nuit, pendant l’exil de feu Mohammed V à Madagascar), un metteur en scène à l’article de la mort, rêve précisément du film qu’il aurait voulu faire… et qu’il ne fera donc jamais.
Mais Nabyl Lahlou espère encore échapper à la malédiction qui frappe son personnage principal. Et comme ce fougueux n’aime pas macérer dans l’attente, il se fend depuis six mois de lettres ouvertes au directeur du CCM, Noureddine Saïl, à qui il expose acrimonieusement ses griefs : un jour funeste, un perchman disparaît avec le matériel de son, et voilà l’équipe de tournage paralysée pendant cinq jours, perdant beaucoup d’argent. «Cet incompétent, raille Lahlou, détient la carte professionnelle du CCM, qui lui permet d’exiger 6 000 dirhams par semaine de travail». Autre mésaventure, le son défectueux doit être refait en post-synchronisation pour une bonne partie du film, «à cause d’un producteur qui n’est en réalité qu’un loueur de matériel audio et qui m’a refourgué de la camelote en guise de magnéto, avec une seule sortie».  
Ce qui, entre autres, désole l’auteur de Le Gouverneur-général de l’île de Chakerbakerben (1980), c’est qu’aucune sanction n’ait été prise contre ces personnes. «Mon film est en suspens à cause d’un bataillon de saboteurs qui sévissent en toute tranquillité, aidés en cela par l’indifférence et le mépris du Centre cinématographique marocain». Contacté par La Vie éco, le patron du CCM n’a pas jugé bon de s’exprimer sur le sujet.
Passons. Nabyl Lahlou exige tambour battant une partie de la quatrième tranche de l’avance sur recette, pour boucler et nous offrir enfin Regarde le Roi dans la lune, ou L’année des mille et une lunes, qu’on attend depuis la sortie en 2006 de Tabite or not Tabite, cette immersion dans le procès du glaçant Mustapha Tabite, commissaire-violeur et dernier condamné à avoir été exécuté au Maroc, le 5 septembre 1993. Une huitième épopée cinématographique que Lahlou avait eu, là encore, grand-peine à achever : deux assistants caméramen s’étant essayés, sur plus de dix-sept scènes, à un flou jugé très peu artistique par le cinéaste, il a fallu réclamer un coup de pouce du Centre cinématographique pour limiter les dégâts.

Un hommage aux héros de la lutte anti-coloniale

Cinq ans plus tard, l’histoire -et les déboires- se répètent. La fureur remplace à présent l’exaltation des premiers jours de tournage qui, en mars 2010, s’annonçaient prometteurs. Tel le Docteur Emmett Brown dans Retour vers le futur (1985), Nabyl Lahlou promenait dans ses décors sa crinière en pagaille et affirmait devant les caméras de l’AFP que l’histoire du Maroc s’était faite dans le sang et la beauté, qu’il fallait donc absolument la raconter, «sans avoir de complexe vis-à-vis de la vérité, car on ne peut pas étouffer la vérité ni effacer l’histoire». Ce lutin génial et colérique, comme le décrit pertinemment le journaliste Adil Hajji, ne se formalisait pas outre mesure des maigres moyens mis à sa disposition pour faire son film. «Avec si peu d’argent, je n’aurais jamais pu réaliser cette idée telle que je l’ai écrite. J’ai donc opté pour un univers totalement surréaliste», racontait Lahlou dans un hangar tapissé de journaux, et qu’un sommier jaune citron, faisant office de brancard d’hôpital, traversait de temps en temps, suivi de trois chevaux. «C’est sur ce chariot ambulatoire qu’est allongé le personnage principal, le metteur-en-scène tabassé par les flics pour avoir commis une pièce jugée irrévérencieuse. Du coup, en plein coma, il imagine le scénario d’un film-hommage aux héros de la lutte anti-coloniale». Sans doute, la métaphore du blessé sur la civière renvoie-t-elle aux tribulations de Nabyl Lahlou, longtemps censuré sous
Hassan II, toujours boudé par les télévisions et contraint de «bricoler» ses œuvres. «Du travail artisanal, avec beaucoup d’improvisation, auquel on essaie de donner une âme», souligne Sophia Hadi, épouse Lahlou, comédienne omniprésente dans les long-métrages qu’en homme-orchestre, le cinéaste scénarise, réalise, produit et interprète.