Toiles et sculptures, les joyaux des banques

Soutien des artistes par l’achat et l’exposition de leurs œuvres, sensibilisation du public, notamment des jeunes, au patrimoine marocain, la SGMB, Attijari Wafabank et BMCE Capital, agissant en avant-garde, ont mis leur argent au service du rayonnement de l’art, compensant
ainsi le désengagement des pouvoirs publics.

Entel lieu s’offre à voir l’œuvre tourmentée du peintre Salah Benjkan, en tel au-tre s’étend le panorama de la peinture contemporaine au Maroc, ailleurs se prépare, dans la fièvre, un face à face entre deux fins pinceaux, l’espagnol Jéronimo et le marocain Ben Yessef. Quel dénominateur commun entre ces espaces voués à l’art ? Ils appartiennent respectivement à la BMCE Capital, à Attijariwafa bank et à la SGMB. Trois banques qui, par leur patronage, concilient deux univers antinomiques: celui de l’argent et, donc, de l’appât du lucre, et celui de l’art, fondé sur la gratuité et le plaisir.

A la SGMB, les œuvres se déploient sur 200 agences, en sus du siège
Le mécénat bancaire n’est pas une spécificité marocaine. Il est déjà bien ancré en Occident comme au Japon, alors qu’au Maroc il en est à ses balbutiements. En outre, seules les trois banques citées puisent dans leur escarcelle pour promouvoir l’art, domaine forcément élitiste ; les autres privilégient plutôt le social et le caritatif, plus gratifiants pour leur image. Le mécénat en faveur de l’art n’est pas, d’évidence, monnaie courante, raison majeure pour exalter l’action des banques qui s’y adonnent sans contrepartie symbolique notable : la SGMB, Attijariwafa bank et BMCE Capital.
«Nous avons deux préoccupations : les artistes et le public. Nous soutenons les artistes en achetant leurs œuvres et en les faisant connaître par divers moyens (cartes de vœux, exposition ponctuelle, exposition permanente). Quant au public, nous lui avons aménagé un espace où il peut découvrir les œuvres. Aux plus jeunes nous consacrons des après-midi afin de les sensibiliser au patrimoine artistique marocain». C’est ainsi que Aïcha Amor, directrice de la communication à la Société générale marocaine de banques (SGMB), résume l’action de sa banque en faveur de l’art. Laquelle ne date pas d’hier, puisque, dès l’aube des années soixante-dix, la SGMB s’est mise à constituer sa collection. Celle-ci a trait exclusivement aux œuvres de Marocains ou d’étrangers qui ont peint le Maroc. Bâtie à chaux et à sable, la collection de la SGMB renferme 800 tableaux et une trentaine de sculptures. 25 % de ces œuvres illuminent le siège, le reste est réparti entre les 200 agences qui forment le réseau de cet établissement.
Gourmande, la SGMB n’entend pas en rester là. D’abord, parce que le nombre d’œuvres, malgré sa consistance apparente, demeure insuffisant vu l’importance du réseau. Ensuite, parce que certains artistes d’envergure ne figurent pas dans la collection. Abdelaziz Alami, président du conseil de surveillance, le reconnaît volontiers: «Comme il s’agit d’une collection vivante, on peut espérer que, dans les années à venir, ses lacunes seront comblées et ses insuffisances dépassées», promet-il. En clair, la SGMB poursuivra sa politique d’acquisition, entamée il y a déjà trente-cinq ans.

Attijariwafa est riche de 1 800 œuvres
La riche collection de la SGMB n’avait pas d’écrin digne de sa somptuosité. La construction du nouveau siège l’arracha à cet inconfort. Depuis, les visiteurs ont le loisir de la savourer pleinement. Sporadiquement, une exposition ponctuelle vient meubler l’espace. Elle est immanquablement d’excellente facture. «Figures» (2002), «Graines de peintures» (2002), «Rétrospective de Meki Megara» (2002), «Mohamed Bennani expose» (2003), «Sculpture plurielle» (2003), «Peinture au féminin pluriel» (2004), «Un Maroc de lumières» (2004) sont, plus que des odes à la création, des morceaux de bravoure. Comme l’ont été «Ecritures d’hier et d’aujourd’hui» (1993) ou «Six peintres de Tétouan exposent» (1993). De cette dernière prestation, première dans la chronologie, Aïcha Amor n’est pas peu fière. «Les six peintres étaient de parfaits inconnus. Ils ont sollicité notre aide. Nous la leur avons accordée. Ils n’ont pas démérité», précise-t-elle.
Aujourd’hui, les six peintres sont estimés, reconnus, cotés. Sans cette rampe de lancement, auraient-ils pris leur envol ? Car telle est la vocation de la SGMB : révéler les talents et mettre en lumière les talents confirmés. Sans lésiner sur les dépenses. Une exposition coûte 500 000 à 600 000 DH. De surcroît, elle est systématiquement accompagnée d’un ouvrage, élaboré dans les règles de l’art.

La mort de Gharbaoui, un déclic pour la vocation de mécène de l’ancien président de la BCM
Autre mission que s’assigne, à ses propres frais, la SGMB : l’éveil des enfants à l’art, palliant ainsi une des insuffisances de notre enseignement. Dès l’achèvement de la construction du nouveau siège, cette banque s’est mise en rapport avec un grand nombre d’écoles afin qu’elles envoient leurs élèves visiter les expositions. Il faut croire que la mayonnaise a pris puisque beaucoup d’entre eux hantent les lieux pendant leur temps de loisir. Certains ont même attrapé le virus et ont tâté du pinceau. Tels ces 240 enfants qui ont réalisé 140 œuvres inspirées des artistes Ben Ali R’bati, Ben Allal, Chaâïbia, Busson, Rabi, Fatima Hassan, Binebine, Qotbi, Nabili, Miloudi et Slaoui. Ce qui a donné lieu à l’exposition «Graines de peintres», en 2002.
«Si j’avais commis un péché, j’essayerais d’en obtenir le pardon en me consacrant désormais à faire acheter, par lots entiers, des toiles de jeunes peintres marocains, de sorte que serait écarté à jamais le risque de voir un autre Jilali Gharbaoui mourir sur un banc public au milieu d’une foule indifférente. C’est ce que je fis». En ces termes contrits, Abdelaziz Alami, ancien président de la défunte Banque commerciale du Maroc (BCM), narre son entrée dans le mécénat. Son goût de l’art lui a fait rencontrer Jilali Gharbaoui, en 1962. Les deux hommes n’avaient rien en commun, sinon leur attrait pour la peinture. Pourtant, ils se lièrent d’amitié. Le peintre était constamment désargenté, le banquier lui assurait, à l’occasion, le gîte et le couvert. Au bout de sept ans, ils se perdirent de vue. Un jour, Abdelaziz Alami apprit que Gharbaoui était mort dans des circonstances sordides. Il s’en voulut de ne pas l’avoir suffisamment soutenu. Dès lors, il se consacra à l’acquisition des œuvres picturales. Pour le compte de sa banque. C’est ainsi que 800 œuvres furent réunies.
Au lieu d’être confinées dans un espace spécialisé, elles s’affichent partout à travers le siège de l’actuel Attijariwafa bank. Les salles de réunion s’appellent Fatima Hassan, Farid Belkahia, Hussein Miloudi, Hassan El Glaoui, Jacques Majorelle, Alejandro Reino. «Ces pièces sont des repères spatiaux qui contribuent à la répartition équilibrée d’autres œuvres de plus d’une soixantaine d’artistes, dans les bureaux, lieux de passage et de rencontres», écrit Kalil M’rabet dans Peinture et mécénat. L’art veillant sur les transactions ! belle alchimie grâce au mécénat.
Représentative des multiples courants, la collection de la BCM se soucie moins des affinités esthétiques entres les peintres que de leur apport à l’histoire de la peinture marocaine. C’est pourquoi on y trouve des artistes aussi distincts que Hassan El Glaoui, Abderrahman Meliani, Hussein Miloudi ou Alejandro Reino.
En 1996, la politique de mécénat de la BCM a été scellée par la création de la Fondation Actua, avec une vocation plurielle, dont celle de «promouvoir les arts plastiques contemporains marocains par une politique d’expositions collectives ou monographiques». Tâche dont s’acquitte Actua, avec une régularité de métronome et beaucoup de brio. Que l’on songe à ces moments de bonheur procurés par les expositions «Peintres étrangers au Maroc», «Le Maroc dans le regard de l’Autre», «La Méditerranée a du talent»… Autant de manifestations coûteuses, de 250 000 DH (avec un petit catalogue) à 600 000 DH (avec un beau livre), mais qui servent les artistes et leur permettent d’exhiber leur talent, sans débourser un liard.
La fusion de la BCM et de Wafabank en Attijariwafa bank a un effet heureux puisque Wafabank apporte dans sa corbeille quelque mille œuvres formant sa collection. Et le meilleur est à venir, si l’on en croit un responsable soucieux de son anonymat : «Pendant longtemps, la BCM avait adopté une politique d’acquisition très suivie. Après la création d’Actua, nous nous sommes focalisés sur l’événementiel. Les acquisitions étaient devenues plutôt sporadiques. Aujourd’hui, avec la fusion, nous recommencerons à acquérir de façon régulière. C’est ce qui est inscrit dans notre cahier des charges pour les prochaines années». Sans prise de risques cependant, seules les valeurs sûres seront à l’honneur (Chebaa, Belkahia, Melehi, Bennani…), et les périodes manquantes seront comblées. Les jeunes ne seront pas négligés pour autant. Attijariwafa bank leur fournira gracieusement le matériel requis et mettra à leur disposition ateliers et résidences.
En ce qui concerne le troisième mécène, la BMCE, celle-ci était concentrée sur l’environnement et l’éducation, avec la BMCE Capital. Son action s’étend désormais à l’art, auquel est dévolu un espace d’affichage pouvant contenir jusqu’à soixante toiles. Contrairement à la SGMB ou à Attijariwafa bank, BMCE Capital ne dispose pas d’une collection d’œuvres plastiques, ce qui ne tempère nullement son ardeur à encourager la création artistique par le biais d’expositions régulières. «Nous avons l’ambition d’en proposer trois ou quatre par an. Nous porterons notre choix sur les jeunes créateurs exclusivement», souligne Younès Bennani, responsable développement à BMCE Capital. C’est pourquoi le «la» a été donné par Salah Benjkan, un jeune peintre promis à un bel avenir. «Nous nous sommes chargés de sa promotion, en nous occupant de tout, de l’encadrement des toiles au vernissage, en passant par l’accrochage et l’éclairage», rappelle Younès Bennani. Voilà BMCE Capital engagée dans la voie du mécénat artistique avec conviction. «Cet élan pour le mécénat culturel est d’abord le symbole de la confiance que notre banque marque à l’égard du talent et du génie marocain», déclare Jaloul Ayed, président du directoire de BMCE Capital.
Le mécénat bancaire est d’autant plus louable qu’il s’accompagne d’une frustration. Celle, pour une banque, de ne pouvoir estimer à sa juste valeur son patrimoine artistique, faute d’un véritable marché de l’art. Ce qui explique pourquoi aucune ne peut se hasarder à recommander l’objet d’art comme un placement fructueux. Une frustration et une amertume résumées ainsi par Aïcha Amor: «Tout porte à croire que le public se désintéresse de l’art. On a beau lui offrir sur un plateau d’argent de superbes expositions, il n’y vient pas». il ne suffit pas d’ouvrir les portes des richesses nationales pour que chacun s’y rende. Il faut aussi donner à chacun au préalable le goût du plaisir de voir.

Avec l’espace Actua, la BCM s’était focalisée sur l’événementiel. Attijariwafa bank reprendra en force la politique d’acquisition, en tablant sur les valeurs sûres.