Timitar trace sa route vers la IVe édition

Timitar poursuit son chemin sans rien changer aux orientations qui ont fait son succès : qualité des prestations, éclectisme, lien intergénérationnel, mélange des valeurs sûres et des musiques montantes. Du 4 au 7 juillet, il proposera aux 400 000 visiteurs attendus le meilleur de la musique : 400 artistes et 34 concerts sur les scènes Al Amal et Bijaouane.

A l’appoche de Timitar, Agadir, comme elle en a l’habitude, fait peau neuve. Ici, on plante arbres ou fleurs ; là, on repeint les façades ; plus loin, on camoufle les blessures du temps ; ailleurs, on met la touche finale à des buildings en construction. Coquette jusqu’au bout de ses artères avenantes, la cité océane entend être à la hauteur de l’événement qu’elle blottit dans son giron. Déjà, elle ne bruit que par la tournure que prendra le festival. Parfois, point l’inquiétude.

Deux sites prévus au lieu de trois en 2006, quatre jours au lieu de six, 34 concerts au lieu de 40 ! Timitar n’est-il pas en train de revoir ses ambitions à la baisse ? «Absolument pas !», assure Abdellah Rhallam, président de l’Association Timitar. Nous reculons, en quelque sorte, pour mieux sauter. L’année prochaine, Timitar sera incroyablement riche en scènes, jours et concerts».

D’emblée, Timitar s’affirma comme une grand-messe musicale de bonne facture
C’est tout le mal que l’on peut lui souhaiter, tant le festival s’est imposé comme l’une des rares grands-messes musicales de bonne facture et de grande audience. Contre toute attente. A l’annonce du projet, beaucoup rirent sous cape de ces «farfelus» qui l’avaient ébauché. Il ne tiendrait pas la route, prédisaient-ils. Agadir, selon eux, n’aurait vocation qu’à faire rôtir sur sable fin des chairs blafardes. La convertir en un haut-lieu musical serait hasardeux.

Mercredi 7 juillet 2004 était le grand jour. Timitar allait effectuer son baptême du feu. Un soleil de plomb brûlait la ville. Les avenues et les rues étaient presque désertes. Les piscines et les plages, en revanche, grouillaient d’estivants. Rien ne laissait penser qu’un festival allait faire ses premières gammes quelques heures après, sinon quelques affiches placardées sur lesquelles les passants pressés jetaient un regard distrait.

Sur la brèche dès potron-minet, Brahim El Mazned, directeur artistique de Timitar, n’était pas dans son assiette. Il avait passé une nuit blanche, tant il était étreint par l’angoisse. Passant par là, une correspondante d’un quotidien à Agadir enfonça le clou. «Vous vous fourrez le doigt dans l’œil en essayant de copier Essaouira. Là-bas, les gens sont férus de musique. Ici, ils ne songent qu’à bronzer sur les plages. Je parie que tout à l’heure, il n’y aura pas plus de 1 000 personnes sur la place Al Amal», lança-t-elle au pauvre El Mazned qui, du coup, avala de travers son thé sans menthe.
Par bonheur, la pythonisse n’était pas pourvue du don de double vue.

Dès 17 heures, une foule joyeuse commença à investir la place Al Amal. Les passages étaient littéralement bloqués. Bourges en costards, jeunes en jeans savamment défraichis, minettes en tenues sexy, dames en tailleurs glamour, vieillards en djellabas et femmes en haiks composaient un tableau haut en couleur, disparate et bigarré. Aux abords de la place, des familles, munies du nécessaire pour ce faire, campaient. On avait le sentiment d’être dans un moussem.

Il revint à Idir le redoutable privilège d’ouvrir le bal. Il s’en acquitta avec sa verve habituelle. Le Kabyle n’est pas seulement un chanteur engagé, prompt à crucifier les tyrans, les obscurantistes et les exploiteurs, il est aussi un poète inspiré. Quand il évoqua sa mère barattant le lait tout en parlant à son défunt mari, dont elle demeurait orpheline, l’émotion prit le public à la gorge. Lorsqu’il revint sur la scène avec sa célèbre Ava Inouva, les spectateurs se déchaînèrent.

La température, déjà chaude, monta d’un cran quand le groupe Izenzaren fit son apparition. Immi Henna, Wad Ittemuddun, Wazzin et Ttuzzalt défilèrent dans une ambiance électrique. Timitar avait réussi, haut la main, son entrée en matière. La suite fut à ce rassurant avenant.

Le festival fait l’effet d’une fête de famille toujours attendue
Pendant près d’une semaine, Agadir avait vibré, de tous ses sens, aux rythmes multiples de Timitar. Le secret de cette séduction inespérée résidait dans la haute qualité de la programmation, son abondance et son «pluralisme». Mais Timitar, c’était aussi la promesse de fêtes impromptues et conviviales. Pas seulement le temps des concerts endiablés donnés sur la place Bijaouane. Pas seulement le temps de déguster les riches saveurs du patrimoine musical amazigh.

Mais aussi lorsque se déclinait l’inattendu : ce pouvait être un verre de thé pris avec un musicien après sa prestation ; un tête-à-tête avec un rays dans sa loge ; un groupe de musique convié à une réception ; une discussion autour des mérites d’un nachad chez un Gadiri…

Les deux éditions suivantes consolidèrent la place conquise par Timitar. Il faut dire que les organisateurs ne changèrent pas un iota à leurs principes, convictions et orientations. Toujours ce souci d’inviter à leur table ce qui se fait de mieux en matière de musiciens ou de chanteurs. Toujours ce désir de grande musique. Toujours ce besoin de ne pas rompre le fil intergénérationnel, en proposant tout uniment musiques éprouvées et musiques montantes. Toujours cet éclectisme de bon aloi, propre à assouvir les goûts les plus divers.

Tout cela fait qu’au fil des saisons, Timitar affirme sa vocation, entrevue d’emblée, de fête de famille attendue parce que l’on sait qu’il va y avoir beaucoup d’émotions à partager et autant de plaisirs.

Le plaisir est aussi procuré par un public qui, parfois, rafle la vedette aux vedettes. Non seulement il vient en nombre (800 000 spectateurs en 2006), mais, surtout, il s’éclate sans retenue, et cela fait plaisir à voir. Les organisateurs ne tarissent pas d’éloges sur ce public majoritairement jeune, généreux, passionné et curieux de bonne musique. Les autorités en louent la discipline. Pas un seul incident en trois éditions, pas la moindre incartade, pas même une barrière renversée. «C’est une des forces de Timitar que ces spectateurs qui savent faire la fête sans provoquer de dégâts», témoigne Abdellah Rhallam.

Une des forces de Timitar : son public chaleureux et sage
Et c’est en reconnaissance envers ce public que la IVe édition le met en vedette sur son affiche. On l’y voit dans ses exaltants états. Aura-t-il l’occasion de chavirer lors du prochain rendez-vous ? Sans aucun doute. On le sait porté sur la chanson engagée. Justement Timitar lui en offre à volonté : Oumast, Tiken Jah Fakoly, Hoba Hoba Spirit, Djurdjura, Bigg, Gilberto Gil, Nass El Ghiwane, Izenzaren, Cheba Zahwania… sans compter les rways, comme Ahmed Bizmaouen, qui mêle romance et critique sociale.

Fidèle à son habitude pluraliste, Timitar IV n’occulte aucun genre. Si la musique amazighe, ancestrale ou moderne, s’y taille la part du lion, une bonne part y est accordée à des senteurs aussi diverses que la salsa, le raï, le reggae, le protest song, le zouk ou la variété non sirupeuse, telle que cultive Natacha Atlas, désignée, en 2004, meilleure artiste des musiques du monde.

Des découvertes, on en fera, surtout grâce à la mise en lumière de la musique maghrébine issue de l’immigration. Boukakes, Ibdassaïd, Aza, Djamel Laroussi, Khalid Izri, D. Jawal, U-Cef… Avec eux, c’est sûr, ça vibrera, ça pulsera, rythmes entraînants et paroles bien frappées à l’unisson.

On ne saurait dénombrer les infinis plaisirs que la table dressée pour Timitar IV promet. Que les inquiets remballent leurs doutes. Agadir fera un petit peu plus court, mais bien.