Timitar, la force tranquille

Trois sites agréables (Al Amal, Bijouane, Théà¢tre de la verdure), quatre jours, 400 artistes, 31 concerts. Tels sont les arguments de la VIIIe édition de Timitar (du 22 au 25 juin, à  Agadir).

Malgré les vents, Timitar ne plie ni ne rompt. Il tient debout. Il fêtera bientôt ses huit ans, l’âge de raison pour les êtres humains, celui de la maturité pour les manifestations culturelles. Peu d’entre elles atteignent ce stade, celles qui y parviennent ont dû passer par des épreuves pénibles. Timitar n’a jamais eu besoin de remonter la pente puisqu’il ne l’a jamais descendue, présentant constamment un visage serein à faire pâlir de jalousie ses semblables. Pourtant, à sa naissance, en 2004, on murmurait, à l’appui de plusieurs exemples malheureux, que planter ce bel arbre à Agadir était le meilleur moyen de le vouer à l’atrophie, tant le terreau s’était révélé malsain. La destinée de Timitar fit démentir les mauvais augures. A Agadir, le festival ne dépérit pas, il crût et s’épanouit. Sans rouler les mécaniques, faire des vagues ou se prendre pour une vedette. Une force tranquille, en somme, à l’image des bonnes volontés qui le conduisent.

Timitar s’est forgé un style et a convaincu

Au rebours des festivals qui, pour ne pas se faire distancer, n’hésitent pas opportunément à se détourner de leur voie première, quitte à déconcerter leur public et lui faire aller chercher son bonheur ailleurs, Timitar, lui, ne s’écarte pas de la sienne, entretenant ainsi son identité. Il n’est pas insignifiant que les gens qui ont réellement voulu, désiré, conçu cette manifestation fussent du cru. Non fiers d’entendre dire que leur cité ne valait que par la bronzette et ses brunettes. Blessés dans leur amour-propre de voir leur terre réduite à un objet clinquant, sans goût ni âme, ils entendaient prouver le contraire. C’est ainsi que naquit Timitar, avec la mission de mettre en lumière le gisement amazigh, inépuisable et pourtant jusque-là minoré, probablement parce que, comme toute musique, il exprime l’âme du peuple qui l’a engendré. Mais le Souss n’a pas seulement une âme, il a aussi un cœur partageux, prêt à donner et à recevoir, et c’est pourquoi Timitar héberge les musiques du monde qui le veulent bien.
Cette philosophie, résumée succinctement, est appliquée, comme prévu, à la lettre, cette année. Le répertoire amazigh, dans toutes ses variantes, occupe le devant de la scène. Il ne fait aucun doute que samedi 25 juin, le jour où se produira Rayssa Fatima Tabâamrant, la place Al Amal ne pourrait contenir les vagues humaines qui déferleront sur elle. Car la chanteuse est dans le Souss plus qu’une idole, une icône. La chanson arabo-marocaine est logée à flatteuse enseigne, sans exclusive de genre : Youness (raï mêlé de soul), Senhaji (chaâbi), Gnaoua d’Agadir, Hindi Zahra (folk, soul et blues), Abderrahim Souiri (andalou), Daqqa Roudania, Barry (fusion), Ihsan Rmiki (mouachah), Sophia Charaï (blues), Daoudia (n’importe quoi, mais ça marche)… Ils feront tous recette (il n’en existe pas à proprement dire), mais deux d’entre eux se détacheront du lot, au plan de l’affluence, Hindi Zahra, véritable coqueluche des foules, et Barry, dont raffolent les jeunes, et qui mettra sûrement le feu à la place Bijaouane réservée aux minots.

Tabâamrant, Hindi Zahra, Najwa Karam entre autres vedettes

Ils ont des chapeaux ronds, vivent les Bretons. Les membres de Bagad ne portent même pas de chapeau, mais ils sont bretons jusqu’à la racine de leurs cheveux et nous promettent un spectacle décoiffant à coups de biniou, de bombarde et de percussion. Nous ne savons pas ce que nous perdons en ne nous intéressant pas à la musique ouzbèke. La formation Registan d’Ouzbékistan, créée en 2005 et déjà auteure de trois albums, vient à point nommé pour nous démontrer l’inventivité, l’ingéniosité et la grande capacité d’improvisation. Escale en Serbie, avec Goran Bregovic et l’Orchestre des Mariages et des Enterrements, qui nous plonge dans un univers musical captivant, multiple, étonnant. Autre destination, la Pologne, pour chavirer à la voix sublime de Kayah, la diva des Polonais. Arrêt au Mali, chez l’attachant couple Amadou et Marian pour un bain de rythmes funky. Puis envol vers les Etats-Unis sur les ailes des mythiques Kool The Gang au son unique à la confluence du jazz, rythm n’blues, disco, funk et pop. Le voyage est long autant que passionnant, certaines de ses étapes sont harassantes, cependant, il faut reprendre des forces pour ne pas rater le Liban, pays de l’immense Najwa Karam, une des ultimes vraies servantes de la chanson arabe dite classique. Ne boutez surtout pas ces plaisirs incommensurables.