Timitar I gagne ses galons de festival international

Grâce à une programmation intelligente, le festival Timitar d’Agadir a emporté, dès sa première prestation, la conviction unanime. Retour sur une semaine trépidante qui a balayé
les doutes des plus pessimistes.

Dimanche 11 juillet. Il est minuit. Pas moyen d’accéder à la place Bijaouane. Celle-ci est investie depuis la tombée de la nuit par une foule innombrable qui en occupe tous les coins et recoins. Mais les festivaliers continuent d’y affluer contre vent cinglant et marée humaine. Les forces de l’ordre ne savent plus où donner de la tête pour contenir les vagues déferlantes. Elles ont beau faire rempart de leurs corps, elles se trouvent débordées sur leurs ailes par des fans résolus. La raison de cette effervescence indescriptible se nomme Oudaden, un groupe méconnu ailleurs, malgré ses dix-huit ans d’âge et ses quatorze albums, mais porté constamment au pinacle dans le Souss. Stimulés par la foule en délire, les Oudaden se surpassent. Ça vibre et ça pulse, rythmes endiablés et paroles bien frappées à l’unisson. Quand, moulus pour avoir tant donné, ils font mine de jeter l’éponge, on les rappelle, ils remettent le couvert jusqu’à épuisement total. Le Festival Timitar finit comme il a commencé : en feu d’artifice. Et, il faut le souligner, pas un seul incident en cinq jours de fête. Pas même une barrière renversée !

Les concerts ravageurs côtoient le plus pur patrimoine amazigh
Qui eût cru, il y a peu, que la musique enflammerait l’été gadiri ? Beaucoup imaginaient que le festival Timitar tournerait en eau de boudin. Agadir aurait, selon eux, vocation, unique vocation, à faire dorer sur sable fin les chairs pâlottes. La transformer en un haut-lieu musical serait insensé. Pourtant, pendant près d’une semaine, Agadir a vibré, de toute son âme, et avec un cœur enjoué, aux rythmes lumineux de Timitar. Le secret de cet engouement inespéré réside dans la programmation inédite, audacieuse, abondante (37 concerts), et résolument éclectique. Mais pourquoi le cacher, Timitar, c’est d’abord – surtout – la promesse de fêtes impromptues et de moments de pure convivialité. Pas seulement le temps de concerts ravageurs et dynamités, genre Original Hip Hop, Boss Phobie, ou Electric Gypsyland. Pas seulement le temps de découvrir les nombreuses facettes du patrimoine musical amazigh. Mais aussi quand se décline l’inattendu. L’inattendu, c’est un verre pris avec un musicien après sa prestation; un tête-à-tête avec un rays dans sa loge ; un groupe qui se produit dans une réception ; une discussion autour des mérites des nachad chez un habitant d’Agadir qui vous fait l’honneur de sa maison : ou même une «teuf» branchée avec DJ, mix et remix.
C’est cet inventaire à la Prévert qui a fait tout le charme de Timitar. Désormais, on l’attendra comme une fête de famille où l’on sait qu’il va y avoir beaucoup d’émotions à partager. Le public, majoritairement jeune, généreux, passionné et assoiffé de vraie musique, a lui aussi du talent, et le courage de ses convictions. Il s’apprête déjà à souffler, à l’orée de l’été prochain, la première bougie, les yeux fermés, sûr du savoir-faire du pâtissier et de la qualité du gâteau.

Un public disparate qui donne au festival l’allure bon enfant d’une kermesse
Mercredi 7 juillet. Un soleil de plomb engourdit la ville. Les avenues sont presque désertes. Les estivants se réfugient dans les piscines et les plages, lesquelles sont noires de monde. Rien ne laisse penser qu’un festival va effectuer son baptême du feu dans quelques heures, sinon des affiches suspendues sur lesquelles les rares passants jettent un regard distrait. On ne peut s’empêcher d’évoquer Essaouira où les Gnaoua sillonnent, tambours battant, la ville, bien avant l’ouverture du festival, histoire de donner un avant-goût. «Agadir n’a rien à voir avec Essaouira. Là-bas, les gens sont épris de musique. Ici, ils préfèrent passer la journée sur la plage, puis rentrer chez eux. Vous allez voir, tout à l’heure, il n’y aura pas plus de 1 000 personnes à tout casser sur la place Al Amal», affirme la correspondante d’un quotidien à Agadir. Par bonheur, elle n’est pas douée pour la double vue. Dès dix-heures, une foule impressionnante se met en branle. Les passages sont littéralement bloqués. Il faut jouer des coudes pour se frayer un chemin vers la place Al Amal. Bons bourgeois en costume cravate, jeunes en jeans et baskets, nymphettes en tenues coquinettes, vieillards en djellabas et femmes en haïks composent un tableau pittoresque, hétéroclite, disparate. Le festival fait l’effet d’une kermesse.
Une troupe folklorique, offerte en apéritif, s’agite sur la scène, sans parvenir à attirer l’attention. Le public attend impatiemment l’apparition d’Idir et le fait entendre. Un présentateur annonce le menu des réjouissances, Mohamed Achaâri, ministre de la Culture, débite un discours brillant, dans lequel il exalte les vertus du dialogue interculturel et de l’ouverture à l’autre. Idir survient. Un vent de folie transporte la place. On savait qu’il était un chanteur engagé qui portait la voix dans la plaie de l’humanité. On découvre un poète, encore habitant de son enfance, dont il arpente les territoires pour tisser des poèmes qui disent certes la détresse mais font aussi entrevoir des lendemains enchanteurs. Quand Idir évoque sa mère barattant le lait tout en s’adressant à son mari, dont elle demeure orpheline, l’émotion prend à la gorge. Lorsque, usant d’une belle métaphore, il nous plonge dans l’univers de ces fleurs, fauchées en pleine éclosion par des bras assassins, et qui se métamorphosent en étoiles, la foule chavire. Elle fait une longue ovation au chanteur. Lequel enchaîne par la célèbre Ava Inouva, reprise en chœur par des jeunes, mains tendues vers le ciel, comme pour le remercier de ce moment de bonheur. Le festival démarre en trombe.

Idir puis, comme en écho, Izenzaren évoquent «yemma», «immi», la mère
Sous un tonnerre d’applaudissements, Idir remballe sa guitare. Un officiel s’avance vers la scène et lui murmure : «Merci, monsieur». Izenzaren prennent le témoin. Ceux qui n’ont plus vingt ans depuis longtemps remontent, par l’esprit, le temps jusqu’au mitan des seventies, époque où le groupe avait déboulé sur la scène musicale, avec son protest-song retentissant. Quelques chansons plus tard, il s’est défait puis refait pour se défaire et se refaire au gré des humeurs, tout en traçant sa route musicale en marge du show-biz et des conventions. Le quintette accuse son âge : les mines ne sont pas fringantes, les visages ont pris des rides, les chevelures arborent du gris ou du blanc. Mais l’énergie, l’enthousiasme, la conviction demeurent intacts. Et aussi la ferveur du public pour le groupe. Comme pour faire écho à Idir, Izenzaren entonnent cette ode à la mère qui est Immi Henna, dont les paroles émouvantes vont droit au cœur de la foule ravie de retrouver ses idoles. Wad Ittemuddun («Voyageur»), Wazzin («O beauté !»), Ttuzzalt («Poignard»), défilent ensuite dans une ambiance électrique.
Nous quittons là Izenzaren pour nous rendre au Théâtre de verdure, à quelques encablures de la place Al Amal. Là il n’y a pas foule. La tabla, le ney, le tadnit et l’ardine qui accompagnent la voix veloutée de Batoul Almarouani, figure emblématique du tarab Al Hassani, résonnent dans le vide des gradins. C’est que le prix des places (50 DH) n’est pas à la portée des modestes estivants. Mais Timitar a décidé d’avoir le nez en l’air et le regard distrait. Les impécunieux en profitent, le lieu s’emplit vite. A la satisfaction de la Malienne Nahawa Doumbia, dont le chant, aussi blessé que troublant, trouve un écho ému dans la foule. Mais c’est à Fatima Tabaamrant, la diva du Souss, que celle-ci fait un triomphe.

Hassani, hip-hop, reggae, flamenco, un mélange qui fait chaud au cœur
Sous les sons envoûtants du r’bab, de loutar et des naqous, nous nous transportons vers la scène Bijouane. Les Ojos De Brujo viennent de prendre la suite d’Inerzaf et des frères Akkaf. Leur mélange explosif de flamenco, de hip hop, de funk, de rap et de reggae, porté par des voix éraillées, cristallines, venues du ventre ou de la gorge, douces ou râpeuses, débrident les sens du public juvénile qui danse avec une pudique expressivité.
Cette soirée d’ouverture résume l’éclectisme de la programmation. La particularité de Timitar est d’embrasser un large spectre de musicographies dans un esprit d’ouverture, d’échange et de fraternité.
La nuit s’épaissit. Il est temps de rentrer. Le chauffeur de taxi qui nous conduit à notre hôtel se montre exubérant : «Regardez-moi tout ce monde qui se promène à cette heure-ci. Hier encore, il n’y avait pas un chat dans les rues. Ça, c’est l’effet du festival. Les gens sont venus de toute la région. C’est une aubaine pour nous». Et de nous confier qu’il a fait une bonne journée, chose exceptionnelle pendant la basse saison. «Vous savez, c’est une mauvaise période pour les gens qui vivent du tourisme. Les étrangers viennent surtout pendant l’automne et l’hiver, les locaux ne commencent à débarquer ici qu’à la mi-juillet, idem pour les émigrés. Alors, c’est la dèche. Heureusement qu’ils ont pensé à faire ce festival.» Notre mentor n’est pas le seul à être ravi de l’aubaine. Les commerçants n’ont pas, non plus, l’air de se plaindre, même s’ils doivent fermer tard pour contenter les providentiels chalands. Les touristes Fram, quant à eux, se désintéressent complètement du festival. Une de leurs accompagnatrices tente, avec un zèle louable, de les convaincre de son édifiant intérêt. Ils lui répondent, dans un bel ensemble : «Amina, tu es bien gentille, mais ça ne nous intéresse pas». Ils ne savent pas ce qu’ils ratent. Qu’ils bronzent idiots, si ça leur chante ! Un des effets heureux du festival est qu’il permet aux Gadiris de se réconcilier avec leur ville, en la redécouvrant. «Je suis un couche-tôt, nous confie ce bazariste. Le jour, je ne quitte pas ma boutique. Après la prière du soir, je rentre directement chez moi. Ce n’est qu’à l’occasion du festival que je me suis promené un peu à travers la ville. Elle a beaucoup changé, en mieux.»
Non, Agadir n’est pas une simple station balnéaire. Non, elle n’est pas dépourvue de cachet, comme on le prétend. C’est une ville avenante, agréable, radieuse, où il fait bon flâner, parmi ses larges avenues, ses allées verdoyantes, ses souks hauts en couleur et en odeurs. Les habitants sont enjoués, chaleureux, expansifs. A l’image de ce serveur, dont les parents avaient déserté Ben Ahmed, il y a trois décennies, pour s’installer à Agadir : «Parce que j’avais pris du grade, un de mes collègues m’a jeté un sort. Je commençais à perdre du poids, je me querellais avec les clients pour un rien, au point que je me faisais virer partout où je passais. J’ai consulté plusieurs fquihs. En vain. Un jour, j’ai fait la connaissance d’un rays. On a commencé à se fréquenter. Il me traduisait les paroles qu’il chantait. Croyez-moi, je me suis mis à guérir. Maintenant, je me porte bien». Les Rwayes, des thérapeutes ? Le doute est permis.
En tout cas, ils ont la vertu d’enchanter. Un des mérites du festival Timitar est de les avoir mis en lumière. Quand Akhettab se met à énoncer les turpitudes de la vie, le tragique de l’existence et les malheurs dévolus à l’homme, on sent un frémissement dans la foule. Lorsque Amina Demsiriya se lamente d’être délaissée par son amoureux, elle vous donne, grâce à sa voix incomparable, l’envie d’aimer et de souffrir avec délices. La prestation de Lhoucein Amentag, épigone de l’immense Haj Belaïd, est du même tonneau. Le public ne s’y trompe pas, qui applaudit à tout rompre ces «andam» (récitants) voués à entretenir le feu grégeois de son patrimoine musical.
Chants et danses constituent l’essentiel de cette première édition du festival Timitar. Tissent, Aglagal, l’ensemble Taghbaloute, Lakfifate de Houara, les Tambours du Burundi, de Tokyo, du Bronx: chorégraphies splendides, claquements des mains, martèlements des pieds, mouvements de flux et de reflux, chevelures ondulantes, jambes et bras virevoltants, figures acrobatiques aériennes… La foule s’enfièvre, les youyous fusent, les corps s’agitent. On en redemande. Les danseurs s’exécutent. On est pris de vertige. Et on en ressort vidé, mais heureux.
De moments de bonheur, Timitar n’a pas été chiche. Impossible de les énumérer tous. D’autant que les artistes conviés se sont tous dépensés sur scène, comme si leur vie en dépendait. A l’instar de Marcel Khalifé, époustouflant devant un parterre déjà conquis, ou du jazzman Randy Weston, généreux à souhait. La première édition de Timitar fera date. On languit déjà après la prochaine

Contrairement à ce que l’on imagine, il ne s’agit pas d’un événement amazigh mais bel et bien d’un festival international avec toutes les facettes du melting-pot musical.

Le public a tapé des mains avec les tambours du Bronx, chanté avec Marcel Khalifé, repris en choeur les refrains d’Idir et vibré aux complaintes de l’incomparable d’Amina Demsiriya (photo).