Timitar affirme sa singularité et marque des points

Timitar n’est ni un mastodonte ni un nabab, mais une modeste manifestation qui veut du bien à  la musique et à  ceux qui l’aiment. Preuve par la neuvième édition, du 27 au 30 juin à  Agadir, repue de musique exigeantes, de découvertes lumineuses, d’audaces programmatiques et de sensations rares.

Dans la course à la suprématie que se livrent les rencontres musicales, celles qui tiennent la corde s’efforcent de tenir leur rang en mettant en avant divers arguments, tels le gigantisme ou l’intimisme, l’élitisme ou le grand public, l’éclectisme ou le dévouement à un genre musical. Timitar, lui, se singularise par le caractère intelligent de sa programmation. Quand ses rivaux opulents boivent souvent le bouillon à force de dépenses dispendieuses dans le souci d’attirer des étoiles indécrochables, Agadir, en revanche, se maintient à flot parce qu’il ne hasarde pas son modeste pécule dans l’engagement des icônes de l’heure, mais l’utilise lucidement en conviant au festin des musiciens et des interprètes peu connus ou même franchement inconnus du public marocain. «Je sais que les festivals majeurs ont tendance, aujourd’hui, à faire le plein de superstars. Je comprends leur démarche, c’est le seul moyen de drainer une grande affluence. Mais Timitar ne possède pas suffisamment de ressources pour s’offrir ce luxe “nécessaire”. Quand bien même il le pourrait, il s’en abstiendrait. Car une des missions que nous nous sommes assignées consiste à mettre en lumière des valeurs musicales méconnues localement, plutôt que de conforter des réputations déjà établies. En procédant de la sorte, Timitar se révèle un rendez-vous annuel atypique», explique Brahim El Mazned, l’indéboulonnable directeur artistique de Timitar.

L’atout majeur de Timitar consiste dans l’intelligence de sa programmation

La règle énoncée par El Mazned est érigée en dogme. Preuve par Timitar 2012. A l’exception de Kazem Al Saher, qui remue les foules, mais se revendique comme un «simple» chantre de l’amour, nulle trace d’une tête d’affiche, aucune grosse pointure, ce qui ne veut pas signifier que les artistes de cette édition manquaient d’envergure. Mory Kanté, par exemple, en a à revendre, seulement elle n’est reconnue qu’en Afrique subsaharienne et des amateurs occidentaux de musique africaine. Ce qui a permis au grand public, d’abord inquiet, ensuite positivement ébahi, puis irrésistiblement enflammé, de découvrir Conjunto Angola 70 et ses guitares envoûtantes ; Abdallah Oumbadougou, réplique nigérienne de Bob Dylan, avec turban touareg en plus ; Noreum Machi, ensemble venu de la Corée du Sud pour ravir par ses combinaisons époustouflantes ; le Colombien Bomba Estereo et ses rythmes torrides propres à enfiévrer le spectateur par une douce nuit gadirie ; The Al Mckay Allstars, une recomposition du mythique The Earth Wind & Fire Expérience, dont les tubes September, Boogie Wonderland, Let’s Groove… demeurent impérissables ; Malika Zarra, la transfuge marocaine aux Etats-Unis, où elle fait les belles nuits des scènes par sa voix rare, sa présence fascinante et son jazz oriental ; enfin Bo Houss, musicien maorais, véritable idole en son pays, l’archipel de Mayotte.

Une des tendances les plus surprenantes de l’édition 2012, c’est de fleurer bon les fragrances datées. Leur parfum vétuste flotte sur pas moins de dix concerts qui surfent sur la nostalgie des années 70 et 80. Ainsi celui donné par The Al McKay Allstars, groupe formé récemment autour du guitariste Al McKay et du trompettiste Mike Harris, ci-devant instrumentistes du fabuleux et défunt The Eart Wind & Fire Expérience, auquel The Al McKay redonne vie. Mais si les créateurs de cet ensemble n’ont jamais rengainé leurs outils de travail, d’autres, présents à Timitar, ont repris du service après une éclipse peu ou prou longue. Tel est le cas du griot céleste, Mory Kanté, volatilisé, sans crier gare, pendant au moins dix ans, et soudain revenu non seulement avec ses réussites des eighties, Yéké Yéké, entre autres, mais aussi un album, La Guinéenne, aux sonorités identiques à ses lointaines créations. Izenzaren a donné le meilleur de lui-même au commencement des années 70, puis s’est fissuré, défait, refait, pour ne plus enregistrer depuis 22 ans. Mais pressé par ses admirateurs, le groupe soussi s’est résolu à mitonner un album, Akal, produit par Timitar, dans le ton et le son de ses débuts. Avec Conjunto Angola, soucieux de ressusciter les rythmes hypnotiques angolais des années 70, Younès Mègri, qui a interprété le must de ses propres ballades, Ammouri M’barek, ancien guitariste de la bande Ousman, dissoute en 1978, Bob Maghrib, qui revisite à l’aide d’instruments typiquement marocains et dans quatre langues, amazighe, arabe courant, français, américain, les extraits les plus rebelles du maître du reggae, Bob Marley (1945-1981), on n’est pas sorti des seventies et des eighties. Avec délectation.

Une part appréciable de la programmation fleure bon les fragrances datées

Il faut dire que nous avons un faible pour le rétro. Le phénomène a pris une ampleur telle que les radios, publiques ou privées, abreuvent parfois non-stop leurs auditeurs d’airs des années 60, 70 et 80, ou leur consacrent des plages de plusieurs heures. D’autre part, des interprètes, à défaut de trouver des compositeurs et des paroliers dignes de leur ambition, se spécialisent dans la reprise, plus rarement dans le recyclage, des vieux tubes. Mohamed Fouiteh, Maâti Belkacem, Mohamed El Hayani, Ismaïl Ahmed sont les victimes préférentielles de cette vague vintage, mais elle n’épargne pas non plus Abdelwahab Doukkali, Nass El Ghiwane, Jil Jilala, Hamid Zahir… Cet œil rivé sur le passé semble bel et bien masquer une aphasie créative. Ceci est une autre histoire, l’essentiel est qu’en proposant ces parfums d’antan, Timitar reste en phase avec l’obsession rétro. «Non, nous ne sacrifions à aucune espèce de mode. Notre programmation est certes parsemée de musiques d’un autre âge, mais dans une finalité tracée. D’une part, après avoir observé que les générations ne se regardent pas souvent en face, et même s’évitent pour ne pas entrer en conflit, nous avons tenu à recréer, symboliquement, le lien intergénérationnel. Si les fils écoutent les musiques favorites de leurs pères et qu’en contrepartie les pères ne font la moue à l’écoute des airs préférés de leur progéniture, le dialogue peut s’ébaucher et le lien se nouer. D’autre part, ces musiques datées transpirent outre l’inspiration, l’effort et le travail. Nous souhaiterions que les jeunes artistes, qui vont manifestement vers la facilité, en prennent de la graine. C’est pourquoi nous avons choisi de les mettre en vedette», précise Brahim El Mazned.

Nombre d’artistes choisis sont portés sur la critique sociale et la satire politique

Quel que soit leur profil, les artistes triés sur le volet par Timitar 9 sont souvent portés sur la critique sociale, sinon sur la satire du monde politique. L’exemple extrême est fourni par Bob Marley, dont Bob Maghrib constitue une sorte de doublure musicale, bretteur des politiciens jamaïcains égoïstes, sournois et affameurs. Mory Kanté se fait l’avocat de l’Afrique et le procureur de ses prédateurs occidentaux, sources de ses souffrances. Conjunto Angola 70 se réclame résolument révolutionnaire. Les groupes Izanzaren, Akkaf, Toudart, Imghr, tous nés dans le Souss, à des époques différentes, truffent leurs chants de saillies contre les politiques, les gouvernants, les notables, et plaignent les laissés-pour-compte et les faillis de la vie. On dira la même chose pour Mohamed Rouicha, dont le fils, Hamdallah, restitue et fructifie le legs. Quant à Bo Houss, musicien itinérant, il se fait un devoir, à travers ses chansons, de défendre la culture maorie comme d’attirer l’attention sur les malheurs des habitants de Mayotte confrontés en ce moment au processus de départementalisation. En exposant sur scène des chanteurs «engagés», Timitar entendait-il affirmer sa singularité ? A cette interrogation, El Mazned répond : «Je vous mentirais si je certifiais qu’il s’agissait d’un choix délibéré. Il se trouve que les artistes approchés n’étaient pas indifférents à la politique ni aux soucis des citoyens. Nous nous sommes dit que le spectateur y trouverait probablement son compte, à condition que la musique ne soit pas conçue comme un accessoire destiné à faire passer agréablement les paroles, mais qu’elle fasse partie intégrante de la chanson, de sorte que les gens puissent assouvir pleinement leur désir de musique». En tout cas, le mérite de ce type de chansons est, de toute évidence, de remplacer avantageusement, pour les sens auditif et visuel, ces orchestrations ronflantes au service d’un crépitement de fadaises par rafales, ou encore ces ratatouilles larmoyantes, en lazzis mineurs, servies par des petites princesses décavées, au sourire chaptalisé, aussi sensuelles que des brise-glaces en radoub.

La prestation de Kazem Al Saher, chantre de l’amour, a conquis les foules

Le cru 2012, dont il serait fastidieux d’égrener toutes les audaces fulgurantes, toutes les surprises sensationnelles, à l’image de cette rencontre improbable, orchestrée par Timitar, entre Ali Faiq, ancien sociétaire d’Amarg Fusion et le groupe Kanak Sumaélé, tous bonheurs d’expression musicale ; cette programmation, disions-nous, prouve, s’il en est besoin, que Timitar se démarque de rendez-vous musicaux attrape-tout, en cultivant l’exigence de vraie musique. Convaincu qu’une musique ne peut s’épanouir qu’en élargissant ses frontières, il jette son dévolu sur les métissages. Cette année, Conjunto Angola 70 met à sa sauce, tout en rythmes angolais, sons congolais, grooves latinos et merengue des Caraïbes – Aziz Sahmaoui saupoudre son jazz d’une grosse pincée de sonorités marocaines et sénégalaises. Dans les compositions de Malika Zarra, le jazz côtoie le chaâbi, l’amazigh et le gnaoui… Le reste est à ce fusionnel avenant. Et à propos de fusion, en un autre mot communion, donc amour, Timitar 9 s’est terminé par une ode démultipliée à l’amour, tissée par le poète Nizar Kabbani et déclamée, en musique, par Kazem Al Saher, sous un ciel étoilé. C’était sacrément romantique.