Tanjazz, petite histoire d’un festival qui cartonne

Du 24 au 29 mai, Tanjazz sera au rendez-vous en son fief tangérois. Un festival que son promoteur, Philippe Lorin, a voulu de découverte plutôt que d’exhibition de talents confirmés. Retour sur l’histoire d’une manifestation qui a marqué la renaissance culturelle de Tanger et fait désormais référence parmi les évènements musicaux à  l’international.

Ila sept ans et, à  chaque saison, il démontre encore plus de dons. Tanjazz forme une parenthèse radieuse dans une ville glauque qui, à  l’occasion, se dépouille de ses oripeaux pour revêtir un habit plus digne de sa légende flamboyante. Si Tanjazz attire une légion de mélomanes friands de swing, de bÅ“ufs et de blues (20 000 visiteurs sont attendus cette année), son âme ardente, Philippe Lorin, ne laisse pas non plus indifférent.

Séduit par Tanger, Philippe Lorin s’y implante pour faire Å“uvre culturelle
Pour sûr, le personnage sort de l’ordinaire, autant par son parcours atypique que par son tempérament singulier. Après s’être illustré dans la publicité, o๠il fit montre de son sens de la formule («Perrier c’est fou» et la saga de l’eau gazeuse, de 1979 à  1992, c’est lui), il envoie balader, sur un coup de tête, le boniment juteux et fait cap sur les rivages marocains. Sans but fixé, juste par pur caprice. Curieusement, Marrakech, malgré ses mille attraits, l’indiffère ; Rabat et Fès, pourtant sertis de monuments fastueux, ne l’enchantent guère ; et, à  Casablanca, qu’il connaà®t bien, il prête quantité de disgrâces. En revanche, Tanger trouve grâce à  ses yeux. Une ville crasseuse, crapuleuse, interlope, concède-t-on, mais incroyablement irrésistible. Il ne résiste pas à  son appel.

«Tanger m’a séduit. Elle a quelque chose d’unique. J’y suis attaché, avec des irritations, bien sûr, à  propos de choses qui s’y passent ou plutôt qui ne s’y passent pas». Philippe Lorin pointe ainsi la glaciale léthargie culturelle qui engourdissait Tanger à  l’époque o๠il y avait posé ses pénates. Inconcevable pour une cité autrefois terre d’élection d’écrivains de bonne trempe (Charles de Foucauld, Saint-Exupéry, J.M.G. Le Clézio, Paul Bowles et autres fines épées de la galaxie littéraire), escale sulfureuse des «Anges vagabonds» (William Bourroughs, Allen Ginsberg, Gregory Corso, Jack Kerouac…), refuge douillet des errants blasés tels que Jean Genet. «Ils venaient à  Tanger, écrit Daniel Rondeau dans L’Appel du Maroc (Institut du monde arabe), pour une histoire d’amour, pour un chagrin, pour se faire oublier, pardonner ou consoler, par plaisir, pour la lumière, pour rien, par vice ou par nécessité».

A Saint-Germain-des-Prés, on a cité Nico Morelli comme «découverte du Festival de Tanger». La gloire !
A Tanger, les plumes illustres côtoyaient les voix virtuoses et les rythmes prenants. Des beatniks aux Rolling Stones, de King Crimson (Tangerine Dreams) au groupe Sting (Tea in the Sahara with you), la ville devint, un temps, le temple solaire de la rock génération. Elle se découvrit aussi des affinités avec le jazz et swinguait à  satiété sur les airs accommodés par Archie Shepp ou Randy Weston. De ces banquets littéraires et musicaux, il n’en subsistait que des miettes lorsque Philippe Lorin s’implanta dans l’ancienne «dream city». Il ne se contenta pas de s’émouvoir du triste état des choses, mais décida de remettre Tanger sur les rails dont elle était sortie.
La mission fut menée au pas de charge. Très vite, la Fondation Philippe Lorin se dressa sur les lézardes d’une synagogue désaffectée. Dans son enceinte, sont logés un musée dédié à  la mémoire de la ville et un atelier d’arts plastiques destiné aux enfants des quartiers déshérités. Puis, coup sur coup, furent mis sur pied deux rendez-vous annuels : le Festival international de théâtre amateur, en 1998, et Tanjazz, l’année suivante.

Le budget de Tanjazz est passé de 1,2 MDH en 2001 à  2,5 MDH en 2006
Jazzy jusqu’à  la racine de ses cheveux… dont il ne reste plus grand-chose, Philippe Lorin, avec la complicité de son épouse, tint à  imprimer sa marque sur Tanjazz, en en dessinant les couleurs, en y imposant ses goûts, ses préférences et ses convictions. Avec un bonheur certain. De fait, à  chaque prestation, Tanger devient un lieu enchanté o๠le désir de jazz, de goût du risque et l’envie de décloisonner les genres (le jazz et ses diverses déclinaisons, la soul, le reggae, le chaâbi, le gnawi…) sont les règles d’or. Un métissage qui donne de l’urticaire aux croisés de la pureté du genre. Mais le jazzman et écrivain Boris Vian ne disait-il pas que le meilleur moyen de ne pas sortir du jazz était encore d’en agrandir les frontières ?
Tanjazz est parvenu à  maturité. Plus il grandit, plus son budget augmente : 1,2 MDH en 2001, 2,5 MDH en 2006. Philippe Lorin, qui n’hésite pas à  puiser dans ses propres fonds, fait sans cesse appel aux porte-monnaies d’éventuels donateurs. Charmés par son bagout persuasif, ceux-ci ne se font pas forcer la main. En contrepartie de leur générosité, ils réclament des valeurs sûres, des figures emblématiques, des jazzmen qui ont pignon sur scène. Exigence que Philippe Lorin ne saurait satisfaire, vu qu’il tient à  faire de Tanjazz un festival de découverte plutôt que d’exhibition d’artistes consommés. Alors, il coupe la poire en deux, mêlant réputations et talents en herbe. Tel ce pianiste méconnu, Nico Morelli, qu’il avait invité, en 2000, et qui se retrouva, l’année suivante, au programme du festival de Saint-Germain-des-Prés, avec cette mention: «Nico Morelli, la découverte du Festival de Tanger». «J’étais fou de joie», raconte Lorin.
Pour la 7e édition de Tanjazz, Philippe Lorin, son épouse et son équipe, fidèles à  leurs principes, ont travaillé d’arrache-pied, en faisant leur la devise d’Oscar Wilde : «La modération est une chose fatale, rien ne réussit comme l’excès».

D’o๠une programmation copieuse (39 concerts en cinq jours) et exemplaire dans sa radicalité, qui nous offrira entre autres régals décoiffants: l’Américaine Deborah Brown, dont on vante le vibrato rageur ; le Français Dany Brillant, chanteur de variétés et féru de swing, comme l’atteste son ouvel album, Jazz… à  la Nouvelle Orléans; le Sierra Leonais, Bai Kamara, dont la voix caressante évoque celles d’Al Jareau, Seal ou Ben Harper ; Keith B. Brown, le fabuleux interprète de la country blues ; Solorazaf, naguère guitariste attitré de Miriam Makeba, aujourd’hui, membre du quartet «Worlds of guitar», dans lequel il s’illustre par le rythme lancinant qui s’exhale de son instrument ; «Liz Newton Jazz bird», le quartet aussi habile dans le hop, le rythm and blues, les ballades, le swing que dans les interprétations de Dizzy Gillespies, Billy Stayhorn’s, Thad Jones et Duke Ellington ; «Mystere Trio», avec sa fusion aboutie du jazz manouche, de l’afro jazz et du flamenco. Sans oublier «Houba» et sa samba rock unique; «Samba Garage», une troupe du Périgord sambiste à  ravir ; «Upercut», un ensemble énergique, tonitruant et coloré ; «Mazagan», «Rif Gnawa», «Rachid El Garrab 7tet», et la liste est longue. Tous sont pétris de la singulière capacité de donner à  cette édition une vibration inoubliable. Tanjazz sera, encore une fois, une fête des sens.