Tanjazz, le grand rendez-vous mélodieux clôture en beauté

La onzième édition s’est terminée sur un bel épisode qui raconte l’histoire du jazz en musique.
Uros «Perry» Perich and the Pearlettes with Bernd Hasel Groove Orchestra ont offert au public un vibrant hommage à  Ray Charles.

Comme tous les ans, Tanjazz fédère les tribus musicales. Les jazzmen se sont retrouvés du 22 au 26 septembre à Tanger pour ce grand rendez-vous mélodieux. Le Palais des institutions italiennes a été l’arène de joutes musicales, le lieu de rencontres et de discussions animées autour du jazz. La célèbre résidence de Moulay Hafid a séduit pendant cinq jours le grand public tout autant que les amateurs éclairés. En effet, le festival a bâti sa réputation sur une programmation suffisamment large. Des grandes scènes et d’autres biens plus intimistes, des musiciens confirmés et d’autres qui le sont beaucoup moins…, on peut dire qu’il y en avait pour tous les goûts. «Un éclectisme de bon aloi», commente le fondateur de l’événement, Philippe Lorin.
Tanjazz est né, il y a onze ans, un 3 septembre et s’est installé, au fur et à mesure, au cœur de la saison estivale. Et le voilà qui revient en automne et ouvre une nouvelle saison musicale.
Jeudi 23 septembre, 20h30, Nina Van Horn répète ses chansons. Les musiciens qui l’accompagnent s’affairent à régler leurs instruments qui se sont désaccordés le long de leur traversée marocaine. Mais l’ambiance est déjà là et s’annonce sulfureuse. La musicienne ne pense pas à aménager sa voix avant d’entrer en scène, les répétitions donnent déjà le ton. Une voix forte, rageuse. Tout est joué à l’énergie, la voix de Nina est une déflagration. L’auteur de Hell of a woman, formée au blues d’Alberta Hunter ou de Victoria Spivey, a clamé sa féminité, a entonné son blues, elle s’est simplement imposée. Si les chansons de Nina ressemblent plus à un cri du cœur (sans pour autant tomber dans le spleen), c’est parce qu’elle y raconte la vie de ses prédécesseurs qui ont dû faire face aux maux et aux préjugés de leur époque : racisme, homosexualité, alcoolisme…Nina Van Horn s’est produite deux fois à Tanger pour le grand plaisir de son public. Sur la scène gratuite de Véolia ou dans l’ambiance intime de Renault Palace, la chanteuse a fait l’unanimité. Peu de lumière, un décor sommaire…, seuls les instruments se parlent. C’est ainsi que s’est annoncé le concert du jeudi 23 septembre, signé Jean Pierre Como au piano, Aldo Romano Gargarella à la batterie et Diego Imbert à la contrebasse. Un concert qui s’est déroulé dans une ambiance intimiste à la scène BMCI, un des sponsors officiels de l’événement. Une délicieuse découverte pour le public tangérois qui n’était pas nombreux, d’ailleurs. Liberté de jeu, le goût de l’improvisation partagé, les trois artistes se complètent. Leurs solos magiques sont la preuve de leur complicité. En effet, les musiciens se suffisaient d’un seul regard, d’une seule note pour se comprendre. Leur jeu se traduit en une langue claire et pure. A les entendre, de prime à bord, on aurait tendance à croire qu’ils jouent seulement à l’instinct. Mais une telle précision de jeu est bel et bien le résultat de longues répétitions. Le trio a misé  sur la beauté et la pureté du son. Parfois, les musiciens s’effacent, seule la musique existe. Un triomphe discret et une musique d’une grande richesse. La formation a, de toute évidence, répondu aux exigences du directeur artistique du festival ainsi qu’à ceux du public qu’elle a tenu en haleine. 
De ces cinq soirs de concert, on retiendra la belle découverte du Slovène, Uros Perich. Pugnace, élégant, virtuose, le musicien chanteur force l’admiration et cela pour plusieurs raisons. D’abord parce que l’artiste s’est attaqué à un registre musical des plus difficiles à reproduire, celui de Ray Charles. Unchain my heart, Hit the road Jack (chantée à l’unisson par le public), Georgia…Si le chanteur afro-américain demeure un monstre sacré de la chanson, on ne peut que s’incliner devant l’audace du jeune artiste et de la fraîcheur de son interprétation. Mais Uros Perich a aussi un autre atout, celui de passer d’un registre à un autre, abordant différents styles, blues, jazz, ballades…
L’artiste s’est permis un éblouissant corps-à-corps avec son piano, laissant parfois mourir son doigt sur l’instrument et, d’autres fois, poussant l’intimité jusqu’à jouer avec son …postérieur. Dans cette ambiance amphétaminée, une partie centrale, soudain, plus calme, une ballade merveilleusement interprétée par Sandra, l’une des trois choristes du groupe. Mis à part cette pause, le concert a évolué sous le signe d’une énergie débordante. Perich a chanté une seule de ses compositions. Il a tenu, avant tout, à rendre hommage à Ray Charles qui aurait eu 80 ans le 23 septembre. Une œuvre dont l’énergie bouleverse toujours. La force de ce concert n’émane pas seulement de la virtuosité d’Uros Perich mais aussi de la formation qui l’accompagnait, le Bernd Hasel Groove Orchestra, composée d’une armée de trombones, de trompettes et de saxophones. Les partenaires ont dégagé autant d’énergie que de joie et ont offert au public un concert de haute volée dont les vidéos circulent déjà sur Youtube.

Du jazz dans la rue, dans les grandes scènes gratuites ou dans un somptueux palais

Si le jazz est né en Amérique, il n’a cessé de voyager. Il faut compter dans ses transhumances musicales un groupe nourri au funk et au jazz fusion. Les Fam de Funk, qui se sont produits à la scène Véolia le samedi soir, ont chauffé le jeune public. Et des groupes susceptibles de faire bouillir les scènes, ça ne court pas les rues ! Il faut dire que la formation a de quoi séduire. Les musiciens ont mis leur virtuosité au service du public qui les écoutait. Leurs claviers, guitares, trompettes et trombones, n’avaient d’autre mission que de rassembler un public qui était de plus en plus nombreux à venir les écouter. Une musique qui envoûte et opère à la façon d’un charme.
Au gré des allers et retours d’une scène à l’autre, l’on fait des découvertes musicales déconcertantes. Celle de Duc’s house quartet au Tanjazz Lounge en est des plus significatives. Une ambiance assez intime, des places limitées, assis par terre, savourant les sonorités de la contrebasse de Gilles Naturel, le public s’est facilement épris de la musique de l’orchestre Maison du Duc qui s’est nourrie des sonorités de Sonny Rollins, de Miles Davis ou encore de Chet Baker. La formation composée également de Jean Michel Proust (Ténor Sax), de François Lauret (batterie) et de Hugo Lippie (guitare) est des plus prenantes de ce festival. Elle a captivé un public de tous les âges.
Tanjazz était aussi dans la rue. Sur les grandes places de la médina, dans les marchés, une halte s’est imposée en pleine journée. Sillonnant la ville, les Batucada Bandana ont offert un méli-mélo de funk-rap, de rythmes traditionnels d’Afrique de l’Ouest, du Maghreb et d’Egypte. Alternant d’autres rythmes, les Zangao (littéralement le bourdon) ont animé les rues tangéroises des sonorités brésiliennes, de jungle beat et de funk. Autant dire que la ville était en fête.
Aux heures les plus tardives, les musiques les plus belles, les moins accessibles, les plus recherchées. Lors des Jam session, le jeu des artistes a évolué entre inédit et performance. Des compositions sophistiquées et expérimentales et des musiciens qui se mettaient parfois en danger et c’est cela qu’on aime. 
Moins transcendant et dans une ambiance plutôt tranquille, Ted Baxter System n’ont pas eu beaucoup d’adeptes, sinon quelques clients de l’hôtel Rif.
Autre particularité de Tanjazz de cette année, le jazz pour grands et petits avec Los Jazzintos. «Histoire du jazz en musique», un spectacle didactique offert aux néophytes, a retracé les origines du jazz, en passant par le blues, swing, be-bop jusqu’aux plus récentes fusions latines.
D’autres musiciens et chanteurs ont aussi participé à cette onzième édition qui s’est voulue plurielle. Les Ruben Paz su jazz Montuno, la formation latino-américano-française à la remarquable capacité d’attraction, il y a eu aussi la sublime Jessica Martin-Maresco et son Superswing Octet, de la rumba jazz avec Pierre Lognay sans oublier Monty Alexander qui a régné sans émules sur la soirée du vendredi 24 septembre.