Tanjazz fait le plein de voix

Du 10 au 14 juin, Tanger a vibré à  des rythmes jazzy de la plus belle eau.
Chanteurs exceptionnels, instrumentistes virtuoses et solistes prodigieux étaient de la fête.
Les voix sortaient des tripes, les instruments voguaient vers des cieux lointains et les improvisations étaient étourdissantes.
En plus, les artistes avaient le show dans la peau.
Une sacrée ambiance.

A u terme du concert donné samedi 13 juin par Shakura S’Aida, nous nous sentions complètement groggy d’aise. Pourtant, nous étions prévenus, cette dame, nous répétait-on, est du calibre des monuments féminins du jazz. D’ailleurs, on la compare volontiers à Aretha Franklin. Non à tort, bien que ses modèles s’appellent plutôt Big Mama Thornton, Memphis Minnie et Big Maybelle. Comme elles, elle est plus qu’une perle noire, une perle rare, dont l’univers sombre s’appuie sur un chant puissant, viscéral, passant de la plainte au râle. Tout au long de la soirée, notre voisine de rang, bon chic bon genre, était au bord des larmes, à la fin, elle ne put  les retenir. «Excusez-moi de me donner ainsi en spectacle, mais cette chanteuse m’a profondément émue. Elle est réellement unique». Philippe Lorin, en bon maître de cérémonie, puisque c’est sa fondation (du même nom) qui est la cheville ouvrière du Tanjazz, recueillait les impressions de ses hôtes sur cette soirée, dont tous ont emporté un souvenir impérissable. De les entendre rivaliser de propos flatteurs à l’endroit de Shakura S’Aida, il buvait du petit lait ou plutôt de la petite bière. Il avait présenté la chanteuse américaine comme l’argument majeur de la Xe édition, allant jusqu’à la mettre sur l’affiche en pleine extase, il ne s’était pas trompé dans son choix.

Les voix féminines étaient en état de grâce, Shakura était au sommet de son art vocal
Tanjazz avait misé sur le jazz chanté. On conviendra qu’il avait le nez creux, tant la manifestation se révéla de qualité variable et soutenue. Avec mention particulière pour les femmes qui, dans le registre vocal, se sont montrées à leur avantage de bout en bout. A commencer par les trois allumées qui forment la bande Sweet System. Mercredi 10 juin, elles ont charmé la scène BMCI par leur interprétation de Gershwin, Cole Porter, Lionel Hampton ou Benny Goodman, avec une jubilation sincère qui désarmait et émouvait. Janice De Rosa montra qu’elle n’avait rien à envier au trio Nominé-Kooistra-Godart. La blonde new-yorkaise possède une voix sensuelle qui sème le trouble dans les sens tout en réchauffant le cœur. Les nombreux spectateurs présents à la scène Veolia au soir du jeudi 11 juin exultaient. Ils étaient dans tous leurs états jouissifs, vendredi 12 juin, par les soins de la merveilleuse Nnenna Freelon. Belle comme une déesse, ardente et fichtrement douée, elle enflamma le public de la scène BMCI par son aisance à chatoyer son jazz du côté du funky-reggae de Body and Soul. Tout cela rehaussé par une voix qui n’est pas sans évoquer celle d’Ella Fitzgerald, dont elle imite brillamment l’habitude de se lancer dans des improvisations fulgurantes dans le style scat, cette substitution des paroles par des onomatopées inventée par Cab Calloway, puis popularisée par Louis Armstrong et Ella Fitzgerald. Effets chavirants garantis. Vendredi 12 et samedi 13 juin, la délicieuse australienne, Sally Street, a fait un malheur au Castel Palace. Et tous les soirs, au même endroit, servie par huit hommes de main, la non moins craquante, Patoon, donnait de la voix, qu’elle a magnifique.
Niché dans une aile du Palais Moulay Hafid des Institutions italiennes, le Castel Palace était un des lieux les plus courus du festival. On pouvait  y dîner au son du jazz. Ensuite, prendre un verre au Tanjazz Lounge, à la bonne franquette et dans une ambiance jazzistique planante. Rien de tel, pour terminer la soirée sur les genoux, ou sous la table, selon sa capacité d’absorption, qu’un détour par le Funk & Soul Club, où, chaque soir, un groupe différent lançait des notes mélancoliques ou euphoriques au ciel de ce palais, où, de chaque coin des sons vocalisaient ou swinguaient. De quoi assouvir le désir de jazz des plus insatiables. D’autant que le cadre est littéralement somptueux. Bâtisse à la joliesse désuète, le Palais Moulay Hafid est pour beaucoup dans le succès estimable depuis deux ans. Il y a surtout pour les visiteurs la magie de pénétrer dans un  bâtiment qu’ils ont longé en se promenant du côté des Dradeb et de la rue Moulay Idriss sans jamais savoir ce qui se passait à l’intérieur. Et pour cause, il ne s’y passait plus rien, depuis que les Italiens avaient quitté les lieux, il y a belle lurette. Attristé de voir ce monument transformé en coquille vide, Philippe Lorin fit le siège de ses propriétaires de sorte de les convaincre de loger son festival une fois par an pendant cinq jours. Il parvint à leur arracher un accord, et fit du lieu le meilleur atout de Tanjazz.
La programmation fut un argument massue de ce Tanjazz, dixième du nom. Tant par le prestige des artistes invités (Shukara S’Aida, Nenna Freelon, Pink Turtle, Mandrill…) que par les principes qui la sous-tendent. Entre autres, celui de montrer que le jazz, genre non exclusiviste, se marie, sans dissonance à d’autres musiques. C’est ainsi que Tanjazz nous a proposé du jazz arrosé de gospel (Shukara S’Aida), mêlé de funky-reggae (Nnenna Freelon), saupoudré d’afro-pop, mêlé de funk et de soul (The KMG’s), inondé de samba (Jazzpirine), accommodé à la sauce manouche (Tzwing), dosé de flamenco (Alzy Prio), dopé au rock (Gros Tube). Autant de mélanges, tantôt délicats, tantôt explosifs, souvent hardis, qui menaient par le bout du cœur des auditeurs, au point de leur faire exécuter une danse sur une piste improvisée, jusqu’à ce que le sol se mit à vibrer en un imperceptible tangage. Il y avait de la joie, de sublimes voix et des tempêtes de rires, grâce à des artistes qui savaient conjuguer leur talent avec le show. Et d’ambianceurs hors pair, il s’en trouvait à la pelle (Ah, les numéros exceptionnels de Wilfredo Wilson de Mandrill, des gais lurons que sont les Pink Turtle, de Ray Gelato et de tant d’autres !).
Tout en pics de marée spectaculaires, Tanjazz a encore une fois réussi son coup. Pourtant le banquet festif qu’il nous a offert ne lui a coûté que 3,8 MDH. Une somme dérisoire en regard de celles allouées aux grosses machines qui devraient, d’ailleurs, en prendre de la graine.