Tanjazz 2008, toujours aussi inspiré

Tanjazz version 2008 vient de baisser le rideau. Loin des centaines de milliers de visiteurs dont se targuent d’autres festivals, il a ses propres ambitions : faire plaisir aux amateurs de jazz pur et dur tout en faisant connaître ses sonorités au profane et, pourquoi pas, permettre à  la ville de Tanger de renouer avec une histoire culturelle qui l’a fait connaître dans le monde entier. Pari gagné.

Au baisser de rideau de Tanjazz version 2008, Philippe Lorin, visiblement flapi, tait sa fatigue pour donner libre cours à sa joie. Celle de voir son enfant chéri prendre des couleurs et afficher une santé éclatante. Il est vrai que ce Tanjazz, neuvième de rang, est un délicieux millésime, dont les palais délicats conserveront longtemps l’arrière-goût soyeux.

Fasciné par Tanger, Philippe Lorin lance Tanjazz en 2000
Philippe Lorin est le démiurge providentiel du plus beau fleuron des rencontres tangéroises. Lassé d’exalter les vertus d’une célèbre boisson gazeuse française, il jette son froc de publicitaire aux orties, puis part à la découverte d’horizons attrayants.

Le Maroc sera sa première escale. Désenchantement. Ni Fès, ni Rabat, ni Marrakech ne lui procurent les émotions espérées. On lui suggère Tanger. Il y jette l’ancre sans imaginer un seul instant qu’il va y rester. D’emblée, il est fasciné par cette cité insaisissable, qui se prête mais ne se donne pas.

Mais l’homme de culture qu’il est est frappé par le désert culturel dans lequel elle se morfond. Impensable, déplore-t-il, s’agissant d’une ville autrefois hantée par les palettes et les plumes les plus fines.

A commencer par Eugène Delacroix qui, dès qu’il a posé les pieds sur le sol tangérois, en 1832, a été happé par la lumière unique que répand la ville où s’entrelacent les eaux de la Méditerranée et celles de l’Atlantique. Il s’en est servi avec gourmandise dans ses toiles.

Dans le sillage du grand coloriste seront entraînés plusieurs artistes d’exception. Henri Matisse, qui y accomplit deux pèlerinages, en 1912 et en 1913, l’un sous une pluie torrentielle, l’autre sous un ciel dégagé, ce qui lui permet de savourer la «lumière tellement douce» de Tanger, de s’en imprégner avidement, puis de la restituer dans ses œuvres.

Il serait fastidieux d’énumérer tous les peintres qui ont été captivés par la «ville des mille et une lumières», pour reprendre la formule de Paul Bowles, au point d’en faire leur muse. Cela a été le cas pour Francis Bacon, Jacques Majorelle, Albert Marquet, José Tapiro… et bien d’autres encore.

La gent plumitive a été attrapée au miel des séductions sulfureuses de Tanger. De Henry de Montherland et Paul Morand à Paul Bowles et Jean Genet, en passant par Truman Capote et Ernest Hemingway, toutes les gloires de la littérature déferlaient sur la ville du détroit afin d’y trouver matière à leurs fictions.

Des lieux tels les hôtels Minzah, Cecil, Rembrandt ou le salon de Madame Porte, le Winnis Bar, le Café de Paris bruissent encore de leurs débats, de leurs frasques et de leurs bons mots. «La ville inspire d’innonbrables figures narratives.

Elle suscite des images multiples et parfois paradoxales, exaltant son énigme et son mystère. Durant plus de trois décennies se tissent des énoncés, des récits, des textes, des livres qui expriment le ravissement, le déplaisir, la peur, l’angoisse, l’étonnement, la trahison, la perdition, le danger, le mythe, le rêve d’un lieu personnel, intime et fantasmatique», écrit Mohamed Métalsi dans Tanger (Malika Editions, septembre 2007).

Grâce à la présence momentanée, intermittente ou durable d’écrivains de haut vol dans ses murs, Tanger était devenue un lieu couru de l’esprit. Mais aussitôt que le soufflé retomba, elle tourna le dos à la culture. Ce que ne pouvait admettre Philippe Lorin qui appela de ses vœux sa renaissance à la culture. Entreprise à laquelle il apporta sa pierre, en mitonnant une rencontre dédiée au jazz.

Dix mille à quinze mille personnes chaque jour à la place des Nations
Sans aucune prétention, sinon celle de se faire plaisir et de faire partager sa passion. C’est ainsi que naquit Tanjazz, en l’an de grâce 2000. Démarrage en douceur. Pas de barouf médiatique. Nulle volonté d’épater.

Seulement des artistes choisis non à l’aune de la notoriété mais pour leurs qualités intrinsèques, et un accueil chaleureux. Lorin se transforma volontiers en maître de céans, recevant les auditeurs comme s’ils étaient ses hôtes, se souciant de leur confort et les plaçant aux meilleurs endroits.

Les initiés, qui avaient fait le voyage jusqu’à Tanger, furent immédiatement conquis. Ils s’empressèrent de faire part de leurs bonnes impressions à leurs proches et relations.

Au fil des saisons, Tanjazz se fit un nom, allant jusqu’à piquer la curiosité des béotiens en la matière. Résultat: une affluence de plus en plus accrue. Aucune commune mesure, bien entendu, avec les mastodontes qui attirent dans leurs filets des centaines de milliers de visiteurs.

Mais une fréquentation flatteuse. Lors de la IXe édition, les scènes payantes étaient noires de monde ; quant à la place des Nations, elle abritait, chaque jour, entre dix mille et quinze mille personnes. Le spectacle en valait mille fois la peine. «Je ne comprends que dalle au jazz. Je suis plutôt rock à tous crins.

Si ma copine n’avait pas beaucoup insisté pour que je l’accompagne, je ne serais jamais venue à Tanger. Maintenant, je ne le regrette pas. Je me suis vraiment éclatée. Je crois que je vais me convertir au jazz», nous a confié une blondinette aux yeux pers.

Un des mérites de Tanjazz IX est de nous avoir démontré le refus du jazz de s’engluer dans ses canons. C’est pourquoi il aime tant élargir ses frontières. Ainsi, Tanjazz nous a proposé du jazz parfumé aux essences latinos (Chuchito Valdès), saupoudré de funk (The Bon’s Project), accommodé à la sauce Beatles (Jazz Me Do), mêlé aux rythmes marocains (M’Oudswing), associé à une musicalité romantique (Isaac Turienzo), allié au reggae (Les Pacifistes), pimenté de salsa (Jesus Flores & Somos Nasse) ou copinant avec le rock (Le Gros Tube).

Autant de mélanges, tantôt subtils tantôt hardis, qui ont fait chavirer un public dont la majeure partie était imperméable au jazz pur et dur.

Mention spéciale à Boney Fields, Chuchito Valdès et Sara Lazarus
Une clarinette qui pousse un cri strident, un xylophone sursautant, un piano qui recueille des doigts élastiques, un clavier frissonnant, un trombone geignard, un saxophone se lamentant, un violon qui miaule. Il n’en faut pas plus pour que des couples se forment pour exécuter une danse sur une piste improvisée, jusqu’à ce que le sol se mette à vibrer en un imperceptible tangage. C’était comme ça à chaque concert.

Ce qui prouve que les auditeurs ne se contentaient pas de se laisser bercer isolément par les sons et les rythmes, mais communiaient dans le jazz. D’autant que les formations comme les solistes étaient en état de grâce. Avec une mention spéciale à Boney Fields, pour son jeu poignant à la trompette ; Chuchito Valdès, en raison de sa fougue jubilatoire au piano et Sara Lazarus, dont la voix séraphique nous a fait côtoyer les anges.

Dimanche 1er juin. Il est minuit passé. Le batteur maroco-sénégalais, Mokhtar Samba, envoie au ciel d’ultimes percussions comme un adieu déchirant. Ensuite, le silence s’épaissit sur Tanger. Pas pour longtemps. Dans un mois, les Nuits méditerranéennes envelopperont la ville. En novembre, Tanjalatina y fera ses premières gammes. Tanger est irrréversiblement réconciliée avec la musique. Merci qui ?