Tanger s’impose comme «le» rendez-vous culturel

Le Xe Salon du Livre de Tanger se tiendra du 28 février au 5 mars 2006, au complexe Dawliz.
Forum de débat et de réflexion, le Salon rendra cette année
un hommage à quelques doyens
du nationalisme marocain comme Malika El Fassi, Hachmi Filali et Aboubakr El
Kadiri.

Lancé il y a dix ans, le Salon international du Livre de Tanger (SILT) gagne en prestige et en éclat à chacune de ses prestations. Particulièrement depuis cinq ans, quand ses initiateurs, l’Institut français du Nord et quelques vaillants intellectuels de la ville, l’ont transformé en un forum de débat sur des thématiques qui interpellent l’homme du XXIe siècle, sur son présent et sur son devenir. Ainsi, les amoureux du livre et de l’écriture engagée, ainsi que le public tangérois, avaient-ils à débattre, en 2002, du thème «Ecriture et résistance», avec la publication de la première fournée de récits signés par des témoins des années de plomb, qui ont immortalisé leurs épreuves par l’écrit. Depuis, des sujets très actuels ont nourri la réflexion dans les différentes éditions : Ecrire l’avenir à la lumière de l’histoire ( en 2003), La responsabilité des intellectuels (en 2004), et De quoi demain sera-t-il fait ? (en 2005).

Nouveau directeur à l’Institut français, nouveau style pour le salon
Cette année, dans sa Xe édition, qui se tient du 28 février au 5 mars 2006, un événement capital s’est imposé aux organisateurs : la célébration du cinquantième anniversaire de l’indépendance du Maroc, qui sera mise à l’honneur. Une façon de permettre aux historiens et aux hommes de lettres conviés de dresser un bilan de l’histoire de ces cinq décennies, mais aussi celui de la production littéraire pendant cette période. Le tout, dans un espace nouveau, le complexe Dawliz, au lieu des locaux de l’Institut supérieur international du tourisme (ISIT), où le Salon avait pris l’habitude de se tenir.
Autre nouveauté : le SILT se tient cette année alors qu’un nouvel homme est aux commandes de l’Institut français du Nord, Gustave de Staël. Le nouveau directeur compte imprimer sa griffe au salon, sans renier pour autant l’héritage de ses prédécesseurs, Jean-François Schaal et Jean-Luc Larguier. A un directeur nouveau correspondent inévitablement un style et un esprit nouveaux. «Je viens d’un autre milieu que mon prédécesseur, affirme Staël, et chacun apporte les richesses de ses expériences passées».

Le salon est ramené au cœur de la ville puisqu’il se tient au Dawliz
Et, d’apporter, lui, une nouveauté de taille, qui rendra ce salon plus attrayant, et surtout plus populaire en raison de son ancrage au centre de la ville. Le salon se tient, en effet, cette année au complexe Dawliz, plus proche des Tangérois. «J’ai tenu à ne pas laisser ce salon à l’écart, à le ramener au cœur de la ville, dans une zone frontière entre la vieille ville de tradition et le quartier moderne, pour que ses habitants, s’ils le souhaitent, puissent en profiter, s’y intéresser, s’y sentir naturellement plus proches. Mais ce changement s’effectuera dans la continuité et en toute connaissance des thèmes abordés lors des précédents salons».

Et ce n’est pas Larbi R’miki, président de l’Association Tanger région action culturelle (Atrac), l’autre partenaire dans l’organisation de ce salon, qui le contredira. Le large public trouvait en effet, selon lui, les lieux de l’ISIT excentrés. Certaines tables rondes se terminent tard le soir, et il était tout indiqué de rapprocher le salon du grand public. «Le complexe Dawliz s’y prête : en plus de sa proximité, explique R’miki, il dispose de deux grandes salles de cinéma, ce qui permettra de faire des projections. En plus, c’est un lieu prisé par les jeunes, notre cible dans ce festival. Ce qui permet, et c’est notre objectif, de mettre à la disposition du public un nombre aussi important de stands de livres et quelques-uns de leurs auteurs qu’il pourra rencontrer». Dans le domaine du cinéma, les organisateurs du dernier Festival national du film l’avaient déjà compris : la salle du cinéma Roxy, en plein centre de la ville, tout près de l’hôtel où résidaient les vedettes, était le théâtre des projections. La foule se transportait devant la salle pour accueillir, saluer et obtenir des autographes de ses fans.

Le salon réunira des écrivains marocains de la diaspora
Mais derrière ce partenariat entre l’Institut français et l’Atrac, il y a d’abord une histoire : avant de se transformer en association, l’Atrac était avant tout un comité de soutien créé au début de ce millénaire pour accompagner un certain nombre de rencontres culturelles dans le nord du Maroc. Le mérite en revient à quelques intellectuels de la ville du Détroit, qui ont à cœur de contribuer à l’épanouissement de Tanger. Un de leurs chevaux de bataille est le SILT. L’intervention du comité se limitait d’abord à des conseils qu’il prodiguait aux organisateurs des rencontres. Par la suite, l’implication de ses membres est devenue plus importante et l’association s’est muée en partenaire à part entière, participant à la conception et au pilotage des événements culturels. Entre autres personnes ancrées dans la ville et dans le travail associatif, figurent Mohamed Tamsamani , inspecteur régional de l’aménagement du territoire, Houdaifa Amziane, président de Convergence 21, Abdellatif Bernoussi, expert-comptable et militant associatif, Malika Alaoui, chef d’entreprise, et Larbi R’miki lui-même, professeur de linguistique au CPR de Tanger et vice-président de l’association Al Boughaz.

L’artisan artistique majeur de la dixième édition du SILT est Nicole de Poncharra. Elle-même femme de lettres et de culture, auteur d’une dizaine d’ouvrages et organisatrice de plusieurs manifestations artistiques et culturelles, dont, en 1984, la première grande exposition collective de peinture marocaine contemporaine en France. La conseillère artistique de ce salon compte donc faire profiter le salon de sa longue expérience, comme elle l’a fait en 2002. En tout cas, sur l’état des lieux de la littérature marocaine, cinquante ans après l’indépendance, elle a sa petite idée. «Sur le paysage de la littérature marocaine d’aujourd’hui souffle, dit-elle, un vent de liberté dans le ton, dans l’écriture aussi, qui justifie que nous ayons eu envie de réunir plusieurs écrivains marocains de la diaspora, dont certains ne sont pas venus au Maroc depuis des années. Nous retrouverons dans le salon Abdallah Taïa, par exemple, qui, tout en revendiquant son appartenance à sa terre, exprime bien son irrésistible besoin d’être avant tout lui-même». Justement, le jeune écrivain Abdallah Taïa sera là pour signer son dernier ouvrage, Le rouge du Tarbouche, paru en 2005 en France aux éditions Séguier, et au Maroc aux éditions Tarik. L’auteur, dans un français très limpide et un style tantôt impertinent et direct, tantôt intime et naïf, nous décrit à travers ce recueil de nouvelles ses premiers pas, difficiles, à Paris, et son attachement à ses racines marocaines

Qu’en est-il du programme de cette dixième édition du SILT ? Des dizaines de tables rondes, de rencontres, de projection de documentaires, de signatures de livres (voir encadré). La célébration du cinquantième anniversaire de l’indépendance sera le thème essentiel. Avec notamment une rencontre sur le sujet avec l’historien marocain Brahim Boutaleb, le politologue Mustapha S’himi et l’historien Pierre Vermeren, auteur de L’histoire du Maroc depuis l’indépendance. Sur le même sujet, les organisateurs ont programmé une table ronde animée par Jamal Baïda, Nagib Bouderbala, Abdelhaï Moudden, et le même Pierre Vermeren. L’événement sera aussi célébré par l’image : deux documentaires sur l’indépendance du Maroc programme, l’un réalisé par Ahmed El Maânouni et l’autre par Frédéric Mitterrand. La littérature marocaine sera au centre de ce rendez-vous culturel : une table ronde réunira Kacem Basfao, Nizar Tajditi, Kenneth Brown, Guy Dugas, Khalid Zekri pour débattre de «La création littéraire au Maroc avant et après l’indépendance».

Un hommage sera rendu aux doyens du nationalisme
Thématique du salon oblige : quelques signataires encore vivants du Manifeste de l’indépendance de 1944 sont invités. Les doyens du nationalisme marocain Malika El Fassi, Aboubakr Kadiri, Hachmi Filali… viendront non pour témoigner, mais pour recevoir l’hommage qui leur sera rendu. Et des témoins privilégiés de cette époque sont attendus : M’hamed Boucetta et Mehdi Bennouna, fondateur de la MAP. Des chercheurs, des écrivains et des journalistes étrangers aussi, de France, de Belgique, d’Espagne, des Etats-Unis : Jean-Daniel, Alain Robbe-Grillet, Josyane Savigneau, Edmonde Charles-Roux, Hubert Védrine, Jean Lacouture, Pierre Vermeren, Alain Weber, Adonis… «Le salon de Tanger est en train de gagner en prestige, tous les invités ont répondu oui», se félicite le président de l’Atrac.
La voix de la presse ne sera pas absente: le salon accueille la première rencontre du Club des journalistes franco-marocains. Quatre sessions de débats ouverts au public sont prévues le 4 mars, avec des thèmes comme : «Regards croisés sur cinquante ans de relations franco-marocaines» ; «Mise en perspective historique du rôle de la presse, accompagnatrice ou témoin du processus d’Indépendance» ; «Réforme politique, avenir de la presse écrite, en France et au Maroc : mondialisation et formes nouvelles de la communication, quelle architecture médiatico-culturelle pour le Maroc de demain ?».
C’est dire que le Salon du Livre de Tanger n’est pas mu, comme d’autres salons internationaux, par une volonté commerciale : auteurs et éditeurs ne se bousculent pas pour vendre leur produit, mais pour débattre, réfléchir. Le livre ne constitue donc qu’un prétexte, mais l’un n’exclura pas l’autre

Un salon qui défend des valeurs d’humanisme
La Vie éco : On peut dire que le SILT, dans sa dixième édition, est en pleine santé…
Oui, le Salon de Tanger est en pleine santé car il est porté par une équipe qui défend des valeurs, désire lui donner un esprit correspondant à ce qu’elle défend: un monde où l’individu peut vivre son humanité, sa créativité, en relation avec tous les hommes. C’est pour cela que nous avons mis en relation l’indépendance d’un pays et l’indépendance de soi.

Qu’apportera de nouveau le prochain salon, en terme de programmation ?
En terme de programmation, nous aurons beaucoup d’écrivains et de créateurs marocains – des films de réalisateurs tangérois seront projetés – à côté de personnalités venues de France, de Belgique, d’Espagne, des Etats Unis. Jean-Daniel, Alain Robbe-Grillet, Josyane Savigneau, Edmonde Charles-Roux, Hubert Védrine… Des créateurs marocains comme Mohammed Bennis, Driss Ksikes, Jalil Bennani… Autre nouveauté de ce salon : l’ambassade de France et le ministère de la Communication marocain organisent, à l’intérieur du salon, la première rencontre du Club de journalistes franco-marocains, avec deux sessions ouvertes au public.
Temps exceptionnel de débats sur cinquante ans de relations franco-marocaines. Enfin, cette année les enfants participent, ils vont être vraiment acteurs à l’intérieur de l’espace qui leur est consacré, à travers un concours, la rencontre active avec des auteurs, une exposition.

A votre avis, comment faire aimer le livre et le rapprocher du lecteur ?
Espérons que le séminaire d’éditeurs français et marocains que nous organisons pendant le salon fera un peu avancer la réflexion. Il faut plus de coéditions, un prix du livre moins élevé. Développer aussi la critique littéraire, les lieux de débats. Signalons la présence d’éditeurs français en plus grand nombre dans le salon, dont Gallimard, Grasset, d’éditeurs moins connus, mais qui font un travail de grande qualité comme Le Bec en l’air ou Bleu Autour. Les éditeurs marocains nous suivent depuis longtemps.
Le goût de la lecture vient avec la fréquentation du livre. Les bibliothèques sont des lieux de découverte pour les jeunes enfants qui continueront à lire quand ils seront adultes. La promotion du livre et de la lecture fait normalement partie de tout programme de développement culturel et social.