Tafraout rend hommage à  son arbre fétiche, l’amandier

A la cause de l’amandier meurtri, Tafraout est entièrement dévouée. C’est ce qui ressort des deux journées qu’a duré le Festival des amandiers (les 27 et 28 février, à  Tafraout). Mêlant séminaires, expositions et divertissements, cette manifestation a pris l’aspect d’une campagne de sensibilisation au drame que vit cet arbre cher au cÅ“ur des Tafraoutis.

Frêle jusqu’à ses profondes racines, l’amandier en impose au regard lorsqu’il se couvre de fleurs. Alors, la région de Tafraout exhale une infinie douceur que n’égale que la joie de ses habitants à la perspective d’une bonne cueillette. Le cœur en fête, ils se mettent à bichonner cet arbre béni que la nature, dans un élan de la générosité, a fait pousser sous leur climat pour qu’ils jouissent de ses nombreux bienfaits. Ici plus qu’ailleurs, cette rosacée, comme disent les botanistes, est soignée avec dévotion. A la mesure de la ferveur qu’elle inspire. Ses rivaux – l’olivier, le palmier dattier, le caroubier, l’arganier -ont beau faire assaut de séduction, l’amandier ne descend pas du piédestal sur lequel il a été mis pour l’éternité.

Plus qu’un arbre de bon rapport, l’amandier représente un symbole à Tafraout
Bien que son prix soit voisin de celui de la datte et cinq fois inférieur à celui de l’huile d’argan, l’amande, aux yeux des Tafraoutis, vaut son pesant d’or. Après sa récolte, une grande partie en est vendue pour améliorer l’ordinaire, le restant est conservé religieusement. Il n’est mis à contribution que dans des circonstances exceptionnelles : un besoin pressant d’argent, une circoncision, un mariage, un enterrement ou la réception d’un hôte. En guise de souhait de bienvenue à ce dernier, on lui sert un thé à la menthe accompagné d’amandes du terroir, dont on ne manquera pas de lui chanter l’unique saveur. Il aura tout le temps de l’apprécier, tant l’amande est présente dans toutes les péripéties du repas : pain cuit sur les cendres ou sur des pierres brûlantes piqueté d’amandes, hors-d’œuvre dans lesquels se glissent des amandes, couscous aux raisins de Corinthe et aux amandes, tajine mhammar aux amendes, poulet farci aux amandes… Et le reste est à ce pantagruélique avenant où l’amande prime.
Plus qu’un arbre fruitier de bon rapport, mieux que ses compagnons, le palmier dattier, l’olivier et l’arganier, l’amandier est l’une des composantes culturelles de la région de Tafraout. De par la vêture d’une blancheur teintée de rose qu’il arbore au moment de sa floraison, il est associé à la virginité. Le goût de son fruit le fait rattacher à la douceur. A l’amande, très riche en huile, protéines, glucides et vitamines, on prête des vertus virilisantes. Du coup, elle est devenue le symbole de la virilité et de l’effet de celle-ci la fécondité. C’est pourquoi la mariée, quand elle pénètre, pour la première fois, dans la maison familiale de son époux, se trouve reçue par un jet d’amandes. Ceci expliquant cela, le fruit de l’amandier est lié à la sensualité et à la jouissance. Le comble du bonheur, dit une chanson, est de se retrouver «avec une belle femme, un plateau de thé et une assiette d’amandes». On comprend alors que l’amandier et ses produits aient donné lieu à tant d’adages, de proverbes et d’aphorismes. A titre d’exemple, cette sagesse : «Les humains et les fleurs d’amandiers ont en commun de déguiser sous une même belle apparence des fruits dont on ne peut savoir s’ils sont doux ou amers». Autre preuve de la portée symbolique de l’amandier et des amandes, leur présence obsédante dans la musique des Rwayes. «Ô amande, va saluer de ma part la datte du Tafilalet !», supplie l’amoureux transi. «Les fleurs des amandiers réjouissent le cœur des gens d’Ammeln», chante le soupirant d’une jeune fille en fleur.

Assailli par des insectes ravageurs et les intempéries, l’amandier se trouve en déclin
Les Tafraoutis, eux, ont le cœur serré au spectacle du sort cruel qui frappe, au fil des ans, leur arbre chéri. Sa nature délicate en fait la proie favorite d’éléments attachés à sa perte. Assailli par des légions de scolytides, de faux tigres, de pucerons de buprestes verts et d’acariens, l’amandier voit s’émousser ses pathétiques défenses, sa sève s’épuiser ; il périclite, puis rend l’âme. A ces insectes qui lui en veulent à mort, se greffent le vent froid qui s’abat sur la région de Tafraout et auquel ce frileux est extrêmement sensible, la sécheresse qui l’assoiffe, les bêtes friandes de ses feuilles et l’abandon induit par l’exode de beaucoup de Tafraoutis vers des villes plus clémentes, observe Mustapha Aït Mekki, ancien forestier et actuel directeur de l’hôtel Kerdous, élevé sur un piton, à 54 km au sud de Tafraout, ajoutant que «l’on peut dire que l’amandier en plein champ a pratiquement disparu». Seuls 6 000 hectares plantés d’amandiers subsistent dans la province de Tiznit, dont dépend la région de Tafraout. Impensable pour un arbre-symbole, se sont dit des hommes de bonne volonté. C’est ainsi que l’association Louz Tafraout a vu le jour, en 2 000, avec le dessein de faire rendre à l’amandier son lustre d’antan. Mais esseulée, comme le rapporte son président, Brahim Chahid, l’association n’a pu faire mieux que d’organiser quelques activités sans effet. Ce n’est qu’avec le lancement du Plan Maroc Vert qu’elle a pu sensibiliser le ministère de l’agriculture au drame de l’amandier. De concert, l’association et le ministère ont décidé que cette renaissance de l’amandier soit célébrée rituellement par un festival. Au vrai, celui-ci n’est pas inédit, rappelle Aït Mekki, il s’est tenu tout au long des années soixante-dix, mais il a tiré sa révérence, en 1982, «à cause de la sécheresse qui sévissait à l’époque, particulièrement dans la région de Tafraout», explique Chahid.
Enserrée par un cirque de montagnes de granit rose et veillée par des rochers gigantesques, dont certains sont proprement funambulesques, Tafraout, au crépuscule, ressemble à une toile éclatante de lumière rose. Un spectacle toujours le même et toujours nouveau, dont les Tafraoutis ne se rassasient jamais. Mais, à la tombée du jour de ce vendredi 27 février, ils lui font une infidélité, attirés qu’ils sont par l’ouverture festive du Festival des amandiers. En fait, ils étaient tellement impatients que pendant que des doctes éclairaient la lanterne des béotiens sur l’économie sociale et l’économie solidaire, ils arpentaient le boulevard principal en long et en large, afin de distraire leur attente. Il faut dire que les plats proposés flattent leur goût. A Tafraout, on ne jure que par les Ahwach et les Rwayes. Une heure avant que les premiers ne se produisent, la place consacrée au spectacle est noire de monde. Un monde pittoresque, bigarré, hétéroclite. Jeunes et vieux, nantis et modestes, femmes en ces amelhaf les couvrant de la tête aux pieds, hommes en turbans et djellabas. L’on est frappé de voir que les deux sexes ne se mélangent pas. L’on est étonné d’observer que des Tafraoutis qui ont pignon sur la rue casablancaise dédaignent les chaises qui leur sont réservées pour se mêler à la foule.
A 18 heures, les Ahwach de Tafraout font leur entrée en scène. On sait que le «protocole» de cette danse collective varie d’une contrée à l’autre. A Haha, les femmes en sont exclues. A Ouarzazate, elles dansent autour des musiciens agenouillés au milieu. A Imintanout, elles chantent et dansent en ligne face aux hommes. Mais la variante tafraoutie est réellement saisissante. Les femmes sont les premières à paraître. Elles se présentent en biais, le visage couvert, face à chacun, aussitôt, on étend un voile long, appelé amadel. Du coup, le spectateur n’a droit qu’aux mains qui claquent et aux pieds qui trépignent. Lorsque les instrumentistes font leur apparition, ils se tiennent debout, à distance respectueuse des danseuses et chanteuses, auxquelles à aucun moment ils ne se mêleront. De par son originalité et son talent, le spectacle ne laisse pas indifférent, comme le prouve l’enthousiasme de la foule, qui non seulement l’applaudit, mais y prend part, sans voile.
Après la parenthèse du malien Bassékou Kouyaté, qui n’a pas suscité le délire d’un public peu familier à la musique subsaharienne, les Rwayes Fatima Tachtoukt et Saïd Outajajt prennent le relais. Avec un bonheur certain. Descendants d’une longue lignée de Rwayes, ces troubadours célestes, les deux chanteurs ont enchanté par leur verve et leur justesse, au point de déchaîner la foule. Laquelle affluera encore plus innombrablement sur la place, alléchée par ces morceaux de choix que sont les gitans de Rajasthan, les merveilleux Ahwash Aglagal, l’immense Rkia Demsiriya et le non moins célèbre Rays Bizmaouen. Tous se sont acquittés de leur tâche avec brio. Ce dont le public leur sera reconnaissant, en ne lésinant pas sur les manifestations de sa joie.
Mais si les feux de la rampe se sont éteints tard la nuit du samedi 28 février, le festival ne tenait pas à baisser rideau avant d’accomplir un geste symbolique en faveur de la renaissance de l’amandier. C’est le sanglier qui en fit les frais, en étant la cible d’une battue en bonne et due forme, par la matinée printanière du dimanche 1er mars. De quoi l’accuse-t-on ? De sa fringale d’amandiers, dont il ne fait qu’une bouchée. Geste qui démontre qu’on ne recule devant rien pour que l’amandier renoue avec sa splendeur passée.