Stupéfiants voyageurs

Du 6 au 9 mars dernier, Rabat a accueilli des pèlerins d’un genre particulier. Quatre journées de culture, sous diverses formes, ont marqué les habitants de la capitale.

Début mars, le magazine littéraire Actualitté craignait que le Festival du livre et du cinéma, Etonnants voyageurs, ne paye le prix d’un certain coup de froid diplomatique franco-marocain. Mais c’était oublier que la culture se moque bien de la politique. En quatre jours, les Étonnants voyageurs ont mené leur programme chargé, créant une dynamique entraînante, même lorsque les ménisques criaient douleur, et rendant à Rabat un cosmopolitisme qui lui revient de droit.

Des stars et des jeunes plumes

Du cinéma de la Renaissance à la Bibliothèque nationale, il n’y a qu’une station de tram. Entre les deux lieux, se sont répartis les cafés littéraires, les rencontres et les tables rondes du festival. Si l’auditorium de la BNRM ne désemplissait pas, c’est que Jean-Marie Gustave Leclézio y séduisait le plus grand nombre à chaque rencontre. À la douceur du propos du prix Nobel de littérature, se sont ajoutés l’éloquence de Patrick Chamoiseau, la profondeur de Boualem Sansal, l’esprit d’analyse d’Abdelwahed Meddeb, le caractère de Sophie Bessis et le romantisme de Kebir Ammi. À l’ombre des astres, des étoiles montantes, ça et là, se sont livrées au public tantôt timidement, tantôt avec enthousiasme. L’on retiendra la consistance du propos de Fabienne Kanor, auteure et réalisatrice d’origine martiniquaise, la sensibilité du marocain Rachid O et la fraîcheur de l’Algérienne Kaouther Adimi.

Joyeux clashs et hors-sujet

On se réjouit souvent de l’échange. Mais faut-il se désoler des disputes ? Pour les assidus du festival, quel n’était l’étonnement de voir le militant Fouad Abdelmoumni clasher l’auteur égyptien Gamal Ghitani sur la légitimité de la révolution/coup d’Etat, ou d’entendre le mot énervé de Nabyl Lahlou sur l’indifférence de la rive nord de la Méditerranée vis-à-vis de la rive sud. Une colère absorbée par l’auteur Kébir Mustapha Ammi. La réalisatrice Rama Thiaw n’a pas hésité à secouer sa consoeur Hind Meddeb et les rappeurs tunisiens se sont déchaînés sur la scène du cinéma de la Renaissance. Du côté du public, entre interprétations et crises identitaires, les débats sur les langues et l’absence de l’amazigh dans la programmation, pouvaient être tendus. L’on avait droit à des hors-sujets monumentaux, mais qui finalement s’inscrivaient clairement dans cette liberté d’expression voulue et encouragée par l’événement.

Un public en jeunesse

Faut-il le dire ? La jeunesse était nettement plus intéressée par les rencontres cinéma et les ateliers de chanson à texte. Mustapha le slameur ne passait pas inaperçu parmi les jeunes, de même que Moby Dick, le rappeur tunisien Weld 15 ou l’ensorceleuse Oum. Pour la plupart des auteurs programmés, les rencontres scolaires et universitaires ont laissé les plus beaux effets. Taha Adnan comme Yassin Adnan, Tahar Benjelloun, Samy Tchak, Fabienne Kanor, Mohamed Al-Fakharany, Mayssa Bey et bien d’autres se sont laissés emporter par les rêves d’enfants impressionnés. «Je me suis enfin senti utile. C’était magnifique», appuya Mohamed Al-Fakharany.