Souffles : Pour que nul ne souffre

«Souffles», la revue «maghrébine littéraire culturelle» des années 1960, fait l’objet d’un ouvrage enthousiasmant, écrit par la critique littéraire et journaliste Kenza Sefrioui et paru aux à‰ditions le Sirocco. Vous y lirez un pan de l’histoire culturelle et politique de notre pays et les rêves d’un groupe d’intellectuels et artistes engagés.

Des idéalistes, à deux doigts de s’aigrir, se rencontrent. Il était temps ! Méconnus au Maroc, leurs manuscrits, leurs toiles auraient pu finir à la poubelle et leurs espoirs à la morgue. Mais l’union fait la force, disait Ésope. Au lieu de s’étrangler de rage chacun dans son coin, ils créent Souffles. Ils y insufflent leurs rêves, leurs passions : Abdellatif Laâbi s’y bat contre les «valeurs fossiles», «la contemplation pétrifiée du passé» et s’y répand en poèmes «pour sauver le monde par la seule vérité sur l’Art». Mostafa Nissabouri y redoute «la nuit qui foule déjà sous ses pieds le Maroc». Mohammed Khaïr-Eddine y déploie sa verve volcanique, veut y «faire un chemin à suivre (…) attirer l’attention du voleur et du volé, du crocodile et de la victime, des nouveaux sorciers de l’Afrique et des hypnotisés». Sur la couverture, Mohamed Melehi dessine une trace de buée, reconnaissable entre mille titres de presse, entre mille maquettes. Avec Mohamed Chebaâ, Farid Belkahia et d’autres artistes marocains, ils y entament leur révolution picturale, y cultivent notre art moderne, y dénoncent les archaïsmes, la folklorisation, la sclérose des arts. «Les plus ardentes saisons» de leur vie, résume le fondateur Laâbi.

Le résultat de cette fusion des talents est fascinant. Durant ses sept années d’existence et de résistance (1966 – 1973), Souffles porte un projet culturel ambitieux, audacieux, que nous pourrions toujours adopter en 2013, «celui de la décolonisation des esprits, de la reconstruction de l’identité nationale revendiquée dans la diversité de ses composantes, de l’insertion de la création littéraire et artistique dans l’aventure de la modernité», poursuit Laâbi dans la préface qu’il consacre au livre de Kenza Sefrioui, La revue Souffles, espoirs de révolution culturelle au Maroc, récemment paru aux Éditions le Sirocco. Une copieuse synthèse de la thèse de doctorat soutenue par la journaliste et critique littéraire en 2010 à la Sorbonne.

Un projet d’opposition

Qu’y découvrons-nous ? Une revue vécue par ses protagonistes comme un exutoire, une vague déchaînée et libératrice. «Nous ne sommes pas doués du rationalisme calculateur des politiciens ni de l’ardeur anesthésiée des idéologues. Notre haine de l’injustice ne peut s’extérioriser qu’en coulées viscérales de dégoût et de dénonciation», clament-ils dans le numéro 6. Les premiers poèmes publiés virevoltent, on dirait des corps en transe qui brisent leurs chaînes morales, qui se déchargent violemment de leurs tourments. Les mots crient le besoin d’émancipation, d’ouverture si cher à ces années 1960, ils «ouvrent les yeux sur un monde où l’on se passionne pour les problèmes de la liberté, de la modernité, de la créativité», martèle Mostafa Nissabouri. Les dossiers culturels de Souffles éclairent sur la situation du cinéma, de la peinture naïve, appellent à revaloriser notre culture, notre éducation populaire, à jeter les bases d’une politique culturelle, une vraie, qui remplacerait la culture à doses homéopathiques et profiterait à tous. Puis, lentement, la mutation s’opère. De 1969 à 1972, les sujets politiques, économiques et sociétaux s’installent progressivement et la ligne éditoriale se fait plus revendicative, plus radicale. Désormais, «la volonté d’être une avant-garde révolutionnaire», les opinions marxistes-léninistes s’affichent clairement. Et contrarient fortement le pouvoir… S’ensuivent les arrestations, les inculpations pour «atteinte à la sûreté de l’État» et l’arrêt de Souffles et d’Anfâs, son pendant arabophone. Pour résumer, un récit passionnant de notre histoire contemporaine, à lire absolument.

«La revue Souffles, 1966-1973,  espoirs de révolution culturelle au Maroc», Kenza Sefrioui. Éditions le Sirocco. 2013. 90 DH.