Sophia Hadi : « Mon prochain rôle clame des vérités qui dérangent »

Les 1er et 2 avril prochain au Théà¢tre Mohammed V de Rabat, Sophia Hadi interprétera «La Chute», le roman d’Albert Camus, qu’elle dompte et intériorise depuis trois ans.

Vous êtes «habitée» par «La Chute» depuis 2010. Pourquoi ce texte d’Albert Camus vous fascine-t-il ?

Lorsque la proposition m’a été faite de travailler ce texte, il s’agissait pour moi, avant tout, de relever ce défi en tant que comédienne, en tant qu’interprète. Je suis «habitée» par Camus depuis la lecture que j’avais faite de certains de ses textes en 2010. Etre «habitée» signifie pour moi éprouver un plaisir jouissif à dire, à jouer des textes forts et beaux, à interpréter des personnages difficiles et complexes comme celui de La Chute, clamant des vérités qui interpellent, qui dérangent et qui permettent à la comédienne que je suis de se dépasser.
Au début, mon souhait était de porter le texte dans son intégralité, mais je me suis bien vite rendu compte qu’il était impossible de maintenir l’attention du public pendant plus de cinq heures… J’ai alors commencé à faire des coupes dans le texte, avec beaucoup de regret car tout me paraissait essentiel… C’est une tâche qui n’est pas simple, qui m’a pris beaucoup de temps et qui s’est déroulée en plusieurs étapes… et forcément, au fur et à mesure, on s’imprègne du texte de plus en plus subtilement.

Interpréter des rôles masculins vous est familier. Cela nécessite-t-il une préparation «spécifique» ? Cela vous pose-t-il des difficultés particulières ?

Au-delà de toute considération de sexe, il s’agit avant tout de personnages ! La souffrance humaine étant une, les idéaux à défendre, les injustices à dénoncer, les sentiments à exprimer, les idées à véhiculer, la philosophie à porter sont les mêmes chez l’homme comme la femme concernés par le combat quotidien pour une humanité meilleure… Interpréter un rôle masculin devient un choix possible, sans doute aussi par un côté «androgyne» qui fait peut-être partie de moi, non ? J’aimerais tant vous parler de toutes ces expériences qui m’ont été si enrichissantes, qui m’ont menée au-delà de mes limites… Ne me suis-je pas rasé le crâne par cinq fois pour vivre plus authentiquement le personnage de L’empereur Schrischmatury (Pièce de Nabyl Lahlou) que j’ai jouée en arabe classique et qui est justement le dernier personnage masculin que j’ai incarné juste avant d’«endosser» celui de Clamence ?

Parlez-moi du cas de Jean-Baptiste Clamence, personnage de «La Chute». Comment se prépare-t-on à endosser ce terrible rôle ? Comment l’interprète-t-on ?

Je commencerais par répondre par la phrase que ne cesse de répéter Nabyl Lahlou : «Ce n’est pas Sophia Hadi ! Ce n’est pas Sophia Hadi !» Là aussi, il faut faire preuve de beaucoup de patience, de travail, accepter de s’égarer, douter, désespérer et… repartir encore avec plus de fougue…
Je me souviens du premier entretien en tant que comédienne de tout juste 18 ans, durant lequel je disais «se briser, éclater, pour mieux se reconstruire…» Eh bien, ce que la comédienne apprentie disait il y a trente ans résume absolument le processus. Il y a des moments de grande douleur mais qui aboutissent, quand on s’y attend le moins, à quelque chose qui éclaire, qui donne vie… Le metteur en scène, en cela, joue un rôle absolument fondamental !

Y a-t-il un texte plus «contemporain» que vous souhaiteriez interpréter plus tard ?

Oh ! Les beaux jours de Samuel Beckett, oui ! Mais tant d’autres aussi… Et très certainement un nouveau texte de Nabyl Lahlou… Ses textes sont d’une force inouïe !

Prévoyez-vous d’autres dates dans d’autres villes ?

Très certainement, mais aucun calendrier n’est encore arrêté. Nous attendons toujours la réponse des Instituts français à qui nous avons proposé d’accueillir La Chute. 2013 est là… et nous avons encore le temps de célébrer le 100e anniversaire de la naissance de Camus que, j’espère, nous honorerons à notre façon.

«La Chute», d’Albert Camus. Interprété par Sophia Hadi, mise en scène par Nabyl Lahlou. 1er et 2 avril à 20h au Théâtre Mohammed V de Rabat. Prix : 150 DH.