Shems’y, ou l’émergence du premier cirque contemporain marocain

Né en 1999, il forme depuis près de deux ans, dans une école pas comme les autres, des artistes professionnels dans le domaine du cirque. La troupe vient de mettre en scène la légende d’Isli et de Tislit. Le spectacle sera projeté dans huit villes du Maroc.

Isli d’Tislit, les amoureux d’Imilchil font l’objet d’un spectacle de cirque où acrobates, musiciens et gens du théâtre se sont retrouvés sous les chapiteaux pour créer l’émerveillement. Si la légende est connue de tous, le spectacle de cirque tiré de cette histoire ne va pas tarder à faire parler de lui.
Quatorze élèves de l’Ecole nationale de cirque Shems’y ont joué à Casablanca du 11 au 16 janvier et seront en tournée pour se produire dans 7 autres villes du Maroc*. Le chapiteau démonté de la place Rachidi à Casablanca a, d’ores et déjà, été replanté à Rabat… Pendant quelques mois encore et jusqu’en juillet où la dernière représentation est prévue le 28 à Agadir, les 40 artistes et techniciens se transforment en gens du voyage. Mais comment faire d’une légende une véritable histoire contemporaine ? Le secret est à chercher du côté du metteur en scène Jaouad Essounani qui semble parler toutes les langues de la scène. «On peut raconter par le mouvement, l’énergie, la couleur… J’écris en agrès. Par exemple, l’énergie que suggère le trapèze ou la bascule est différente…, je suis un metteur en scène et mon travail ne se limite pas au théâtre. Nous sommes en 2011 et je ne voulais pas raconter cette histoire d’une manière classique».
Pari réussi ! Toutes les disciplines artistiques semblent dialoguer, se font écho dans un univers de musique joué en direct.  Le projet s’est construit dans un délai record de trois mois. Pour ce comédien et metteur en scène fasciné par la pluridisciplinarité de l’art il est important de «s’imprégner les uns des autres. L’art n’est pas stagnant, il faut toujours aller plus loin», insiste-il.
Le spectacle que nous présente le cirque Shems’y n’est rien d’autre qu’un travail d’équilibriste à la recherche d’une poésie. Ici, rien de figé, tout se meut, aucun geste n’est gratuit, tout a du sens. On emprunte à l’histoire sans rien lui prendre. Un jeu délicat auquel nous convie ce cirque contemporain qui n’a pas cessé de gagner en liberté, en audace. A tel point que les artistes sont devenus interprètes, incarnent des personnages, un rôle que seul le clown tenait dans le cirque classique. Ici, on raconte des histoires. Le cirque devient narratif, se théâtralise. Au Maroc, c’est une première et il faut le souligner. «C’est un moment important, insiste M.Essounani. C’est une première dans l’histoire de l’art vivant au Maroc. C’est le premier cirque contemporain complètement marocain sous chapiteau», conclut-il.
Parmi ceux qui ont porté ce spectacle, Imad Bouari. Ce champion du Maroc au cheval d’arçon et deux fois champion d’Afrique en gymnastique artistique est aussi professeur à Shems’y. Le sportif a donné de l’élan au spectacle. Un spectacle nourri de rêves, fait de rêves des acrobates et de ceux de l’Association marocaine d’aide aux enfants en situation précaire (AMESIP) qui a créé l’école. Pour ceux qui ne connaissent pas l’historique de l’école nationale de cirque Shems’y, il faut savoir qu’elle s’est construite sur ce rêve commun, celui de permettre à des enfants d’échapper au désœuvrement du quotidien de manière saine et valorisante, un rôle qui colle de plus en plus à la peau de ces adolescents qui ont grandi dans la jungle urbaine et qui ont appris à s’exprimer par les arts. «C’est l’association qui a porté l’école», explique Bouari qui accompagne ces jeunes acrobates depuis 6 ans. L’AMESIP s’est associée au cirque Fratellini pour donner à ces enfants l’occasion de montrer ce qu’ils savent faire. Ils sont enfin vus, entendus, applaudis. Un long chemin parcouru pour ces apprentis venant de milieux défavorisés et ayant fait peu d’études. L’école de cirque Shems’y a décidé d’y remédier et, depuis 2009, un véritable cursus de formation a été mis en place avec l’aide de l’OFPPT. «L’école nationale de cirque Shems’y propose au Maroc la première formation artistique professionnelle en alternance. Les arts du cirque regroupent aujourd’hui tous les talents dans des spectacles complets d’une grande variété esthétique. Les besoins en recrutement d’artistes confirmés sont en fort développement à travers le monde. L’équipe de l’école nationale du cirque Shems’y, qui a désormais une expérience de plusieurs années en formation artistique et en production de spectacles, a créé en 2009 une nouvelle filière de formation validée par des diplômes d’Etat d’artistes de cirque  délivrés par le ministère de la formation professionnelle», informe-t-on à l’école Shems’y. Un espoir pour beaucoup de jeunes désœuvrés, d’autant plus que «l’école est gratuite», confirme le directeur général, Alain Laëron. «Les candidats âgés de 15 à 24 ans sont admis», poursuit-il.
Certains parcours tiennent du funambulisme. A la frontière des genres, des «marginaux» nous racontent une histoire, nous racontent notre histoire. Pour cela, ils ont troqué un terrain de l’exclusion contre celui de la scène pour se sentir responsables de leur réussite et être maîtres de leur vie. Croire en la possibilité d’un avenir meilleur n’est plus un idéal mais une réalité. Toute la créativité que les jeunes de Salé ont développée pour conceptualiser ce spectacle leur donne de nouvelles clés en main pour rebondir devant les obstacles qu’ils rencontrent sur leur chemin. «Un cirque qui permet d’observer et d’interroger. Un cirque à l’écoute de la société, c’est un cirque en éveil», estime M.Essounani. Une histoire qui navigue entre deux eaux, née de deux rivières, continue de couler dans les artères de Casablanca, Rabat, Tanger, Agadir, Marrakech, Tétouan, Kénitra et Fès. Il ne faut pas oublier que ce spectacle est né d’un combat. Aller voir les élèves de l’école Shems’y est un moment de plaisir indéniable mais c’est aussi un acte citoyen. Les places ne coûtent que 20 et 50 DH, ce qui couvre à peine les innombrables frais de la tournée. Heureusement que des partenaires ont répondu à l’appel de soutien de cette action, en tête l’ambassade de France. Finalement, les larmes d’Isli  et Tislit n’ont pas été versées pour rien. Elles ont rempli des rivières, nourri des terres et aussi les espoirs de ceux qui n’y croyaient plus.

* Tournées de «Isli d’Tislit»
– Rabat : du 1er au 6 février, Place devant Sofitel
– Kénitra du 15 au 20 février
– Fès : du 1er au 6 mars.
– Marrakech : du 7 au 12 juin
– Tétouan : du 22 au 27 juin
– Tanger : du 7 au 12 juillet
– Agadir : du 23 au 28 juillet