« Sexe et mensonges, la vie sexuelle au Maorc » : Entretien avec Leila Slimani

«Sexe et mensonges, la vie sexuelle au Maroc» est le dernier livre de Leila Slimani. «Paroles d’honneur» en est l’adaptation graphique. La parution prochaine, aux éditions Les Arènes, des deux livres, promet de susciter le débat sur la question de la sexualité de la femme marocaine.

Vous sortez bientôt deux ouvrages. Il s’agit de l’essai «Sexe et mensonges, la vie sexuelle au Maroc» et de la BD «Paroles d’honneur». De quoi s’agit-il ?

La BD est une adaptation libre de mon essai «Sexe et mensonges» qui est un ensemble d’entretiens que j’ai eus avec des femmes, pour la plupart anonymes, qui m’ont raconté leurs vies sexuelles. Ça s’est passé l’été 2015, en plein buzz sur la censure de «Much loved», l’affaire de la jupe et de l’homosexuel lynché à Fès. Toute une ambiance très tendue au Maroc autour de la question du corps et de la question des mœurs. Donc, il y a ces entretiens avec ces femmes et en même temps, il y a moi me baladant au Maroc et me posant la question «pourquoi est-ce qu’on a tellement de mal à supporter la liberté du corps, à parler de sexe, à vivre de manière libérée ou du moins apaisée par rapport à la question de la sexualité». Disons que c’est une sorte de promenade intellectuelle à travers la question du corps au Maroc, à travers un roman graphique et puis en essai, avec des discussions plus longues avec un certain nombre d’intellectuels et de militants qui donnent leur vision très riche d’une société marocaine en mouvement.

Vous attendez-vous à des critiques à l’égard de ce sujet?

Oui, je m’attends à la critique principale et redondante : «Pourquoi tu donnes une mauvaise image du Maroc ? Pourquoi tu assombris le tableau ?». Moi, je considère qu’un intellectuel n’est pas un membre de l’office du tourisme. Je pense qu’un intellectuel n’a pas à faire tous les jours les preuves de son patriotisme. J’essaie tout simplement de faire profiter de ma voix pour faire entendre d’autres gens. Alors, effectivement, c’est un livre plutôt sombre, parce que ce qu’on m’y raconte est sombre. Avec des passages plutôt légers, mais ce n’est pas toujours drôle. Et, je pense qu’il faut aussi entendre cela.

Pourquoi cette double forme de l’essai et du roman graphique ?

D’abord, l’aventure du roman graphique, je la trouvais passionnante. J’avais envie de tester, donc j’ai trouvé une très bonne dessinatrice, Leatitia Coryn, que j’ai trouvé extrêmement douée et impliquée. Et puis parce que je pense qu’on capte un public totalement différent avec un roman graphique. L’essai, c’est quand même un texte qui intéresse de manière générale des lecteurs entre 30 et 60 ans, plus avertis et voulant lire un texte plus théorique. Alors que le roman graphique intéresse généralement un public jeune et j’ai vraiment envie d’avoir cette jeunesse avec moi, notamment la jeunesse marocaine. J’ai envie de discuter avec elle de ce genre de questions, parce qu’elle a soif de débat. Je pense que c’est une jeunesse qui en a marre de la langue de bois, des discours hypocrites et des histoires d’image. C’est pour cela aussi que j’ai écrit ce livre. Parce que je pense que le bonheur des jeunes réside dans l’amour, dans la sensualité, dans la tendresse et dans la liberté.

Vous avez grandi au Maroc. Comment y avez-vous passé votre propre jeunesse?

Il faut se rappeler que c’était le Maroc des années 80 et 90. Je trouve que cela n’a absolument rien à voir avec le Maroc d’aujourd’hui. Quand je vois les infrastructures d’aujourd’hui, la consommation, les moyens, je me dis que nous, nous n’avions rien. Il n’y avait pas de loisirs, pas d’internet, dans la télé, il n’y avait rien. On était un peu hors du monde, mais ça nous laissait beaucoup de temps au rêve, à l’imagination, on passait beaucoup de temps en famille. Il y avait beaucoup moins de radicalisation et la religion avait beaucoup moins de place dans le discours commun.

Vous avez souvent des prises de positions tranchées par rapport à ces questions de mœurs, notamment à travers des chroniques de presse. Est-ce pour vous une nécessité d’en parler ?

Oui. Parce que je pense que le silence ne nous sauvera pas. Ce n’est pas parce qu’on fait semblant de ne rien voir et de ne rien entendre que ça ira mieux. Je pense que les sociétés ont besoin de liberté de parole quand il y a problème. Personnellement, j’accepte tout à fait qu’on ne soit pas d’accord avec moi, il n’y a aucun problème. Ce qu’il faut défendre au Maroc, c’est le vivre-ensemble, et ce ne sera pas le cas si on se tait et qu’on respecte une certaine bienséance.