Sept mesures urgentes pour une vraie politique du livre

Le Siel, c’est bien beau, mais les chiffres sont là , têtus, pour nous rappeler l’accablante réalité : le Marocain dépense en moyenne un dirham par an en livres (Cesem, 2011). D’après les professionnels, la recette pour une bonne politique du livre est (presque) simple et même pas très coûteuse. En voici les sept ingrédients.

Bichr Bennani a dû utiliser le mot «scandaleux»â€ˆau moins quinze fois pendant l’interview. C’est qu’il y a une foultitude de choses qui énervent au plus haut point le directeur de Tarik Éditions.

Soutenir la lecture publique

A commencer par ces quelque 300 structures vieillissantes qui font office, chez nous, de réseau de bibliothèques. «Prenons l’exemple de Casablanca, où une population de cinq à six millions d’habitants partage quatre ou cinq bibliothèques publiques à tout casser», s’étonne le militant du livre. «Allez faire un tour du côté de la Bibliothèque municipale, avenue des FAR. C’est devenu la bibliothèque des rats, car ils sont bien les seuls à y entrer». Pour l’éditeur, les seules médiathèques dignes de ce nom sont nichées dans les instituts étrangers. «Ce qui est tout de même absurde. En Europe, ce qui a développé la lecture, le besoin de lire, ce sont les bibliothèques, et pas autre chose, jure Bichr Bennani. La lecture publique est le fondement de toute politique du livre qui se respecte. Comme il y a 50 000 mosquées, je veux 50 000 bibliothèques».

Développer le réseau de librairies

Abdelkader Retnani manque de s’étrangler lorsqu’on met cette question sur le tapis. «Savez-vous qu’il y a, dans la ville de Béni Mellal, une librairie, une seule, pour une population de plus de 600 000 habitants ?» .Voilà, pour le fondateur d’Eddif et de La Croisée des chemins, le goulot d’étranglement, ce qui cloche plus que tout le reste dans cette balbutiante «chaîne du livre» : très peu de points de vente, de surcroît très mal répartis sur le territoire, la majorité des librairies étant concentrées dans les grandes villes. «Et encore ! Nous n’avons pas cent librairies à proprement parler, confirme Bichr Bennani. La plupart ne sont en réalité que des papeteries. Il y en a peut-être une dizaine en tout et pour tout dans le pays, qui se dédient à la littérature, et ne vendent pas de livres scolaires», résume-t-il. L’éditeur ne le martèlera jamais assez : ce n’est pas la cherté présumée du livre qui pose problème (un livre édité au Maroc coûte en moyenne 50 à 60 dirhams), mais l’accès géographique à ce livre. «Pourquoi ne pas aider les jeunes titulaires de licences à créer des petites librairies ?», propose pour sa part Abdelkader Retnani. «Le ministère de la culture serait la caution morale et une banque prêterait de l’argent à ces jeunes à un taux très bas». Et ce n’est pas tout, le patron de La Croisée des chemins est loin d’avoir épuisé son stock de propositions : «Pourquoi le ministère ne créerait-il pas quatre librairies par an dans les régions enclavées ? Autre chose : nous avons 1 650 communes. Si chacune décide d’alimenter une librairie à hauteur de 800 dirhams par mois, ça peut changer les choses. Les jeunes écumeraient moins les cafés et les stades, on les verrait plus souvent un livre à la main». En bref, des mesures peu coûteuses mais payantes sur le court terme. «Il faut arrêter de geindre, de s’abriter derrière le budget insuffisant du ministère de la culture, tranche M. Retnani. En une année, on peut multiplier le lectorat et la production par deux, avec le peu de moyens dont on dispose».

Former aux métiers du livre  

Nadia Essalmi a bien essayé de se faire aider par un ou deux lauréats de la filière «Métiers du livre» de la Faculté des lettres de Rabat. Mais la fondatrice de Yomad Éditions a très vite déchanté. «Il fallait littéralement les former. Ils m’occasionnaient du travail supplémentaire plutôt que de m’en délester». Calés en théorie, lamentables en travaux pratiques, donc. Et surtout, très peu nombreux. «Au Maroc, seules la faculté d’Aïn Chock à Casablanca et celle d’Agdal à Rabat forment depuis quelques années des professionnels du livre, explique M. Bennani. C’est très insuffisant, d’autant que ces promotions ne comptent qu’une quinzaine de lauréats par an».

Professionnaliser l’édition

A bas les pleurnicheries ! A bas la mendicité ! Explications du patron de Tarik Éditions : «Certains se plaignent à tout-va de la suppression du soutien à l’édition en 2007. Moi, je dis que c’est tant mieux». Selon lui, ces subventions ne sont rien moins qu’une forme d’«allégeance» à un ministère. «En gros, pour faire taire les éditeurs, le ministère de la culture leur balançait deux sous et, par là même, se dispensait de faire son vrai travail, qui est l’élaboration d’une véritable stratégie pour le livre». Pour le directeur de Tarik Éditions, le rôle de l’éditeur n’est certainement pas de «quémander» des subventions : «Notre tâche ne se résume pas à sortir un livre, mais de nous battre pour que ce livre vive, pour qu’il soit vendu. L’éditeur doit promouvoir ses parutions, les faire connaître, envoyer des exemplaires aux journalistes, traîner ses auteurs aux rencontres littéraires. Ce que font très peu de maisons d’édition».
 
Instituer la lecture à l’école  

Les recherches sont formelles : la période la plus propice à l’éveil à la lecture et à l’écriture se situe entre zéro et six ans. Il faut donc, en priorité, s’intéresser au jeune public, l’intéresser plutôt, et ce dès la maternelle ou l’école primaire. «Il suffit d’inclure deux romans marocains dans les programmes scolaires», suggère Abdelkader Retnani, qui calcule aussitôt les retombées de cette seule mesure : «Il s’écoulerait au bas mot 50 000 exemplaires par titre, chaque année. Ça ferait vivre l’éditeur, le libraire, l’écrivain. Tout le monde serait content». Bichr Bennani, lui, voit plus grand : «Une matière Lecture doit être instaurée, comme les maths, l’arabe ou le français, assure-t-il. Comme on apprend aux enfants de calculer un plus un égalent deux, on doit leur apprendre à développer leur imaginaire, leur personnalité».

Responsabiliser les médias

Combien d’émissions de débat littéraire diffuse-t-on à la télévision ? Et les radios ? Consacrent-elles un bout de leur antenne aux livres et aux écrivains ? Et dans la presse écrite ? Combien de journaux dédient une chronique ou une page à la littérature ? «Hélas !, très peu de médias font la promotion du livre, déplore Bichr Bennani. Quand je pose la question à des journalistes, ils me disent qu’ils n’ont aucun critique littéraire dans la rédaction». Sur Facebook, une page réclame «plus d’émissions culturelles sur nos télés et radios nationales» : «Un pays libre est avant tout un pays où l’on ne bride pas la pensée. Jamais l’esprit n’a été une menace pour un pouvoir juste, y lit-on. Libérez nos antennes et nos télés des émissions débilitantes qui poussent à partir du néant culturel, laissez s’exprimer les éclairés !»

La lecture, grande cause nationale !

«Le livre et la culture ne doivent être l’apanage d’aucun ministère. Ca concerne tout le monde», tempête le patron de Tarik Éditions, qui propose la création d’un conseil national de la culture, qui remplacerait le ministère éponyme. «Ce conseil engloberait les communes, les régions, les écoles, les associations, etc. Tout le monde doit bouger sur la question culturelle». En attendant, Bichr Bennani fait confiance à l’actuel locataire du ministère de la culture, Mohamed Sbihi, pour agir vite et bien en faveur du livre. «Il est beaucoup plus à l’écoute et me semble plus investi, plus passionné que ses prédécesseurs». Une opinion que partage Abdelkader Retnani : «Je lui ai adressé un mémorandum où j’ai formulé mes propositions. Je suis sûr qu’il en tiendra compte». Parmi ces propositions figurent les premières assises de la lecture, que le patron d’Eddif voudrait lancer, avec 200 intellectuels, «en mai ou en octobre». Histoire de résoudre ce problème que l’écrivain Mouna Hachim, un brin cynique, résume ainsi : «Au Maroc, un livre vendu à 1 500 exemplaires est considéré comme un best-seller».