Sauvés de la rue grà¢ce à  la musique

à€ Rabat, des enfants de huit à  quatorze ans, défavorisés, déscolarisés, apprennent le solfège et les instruments à  cordes pour devenir musiciens professionnels.

Rabat, 73, route de Zaër. Ce mardi 10 juillet, l’auditorium de l’École internationale de musique et de danse est plein à craquer. «Il devait y avoir une bonne centaine de spectateurs», sourit à pleines dents Bouchra Amrani. «Les enfants ont été très courageux, d’un sang-froid quasi imperturbable», s’extasie la directrice du projet Mazaya. Comme la bienveillante Maria dans La Mélodie du Bonheur, les yeux de la jeune femme pétillent quand elle repense au «formidable premier concert» donné par ses trente-six protégés. Deux par deux ou tous en chœur, les apprentis concertistes ont «subjugué parents et éducateurs» en jouant des choses aussi gracieuses que  Polo le Lapin, Le Ballet du Corbeau ou aussi majestueuses que La Primavera de Vivaldi. «Un extrait seulement», tempère le prospectus. Les élèves n’ont guère plus de quatorze ans, ne l’oublions pas.

On revient de loin

«Il y a un an, ces enfants erraient dans les rues ou vendaient des boîtes de Kleenex près des feux rouges», se souvient amèrement Bouchra Amrani. «Ils avaient abandonné l’école depuis longtemps ou n’y avaient même jamais mis les pieds». À Rabat et Salé, les quartiers les plus concernés par l’abandon scolaire et le travail des mineurs sont, entre autres, Taqaddoum, Ennahda et Laâyaïda. «Nous avons ratissé ces régions et, avec l’aide de l’Initiative nationale pour le développement humain, nous avons pu rencontrer plus de cent cinquante familles pas trop réfractaires». Car beaucoup n’ont pas vraiment sauté d’enthousiasme : «Certains parents conçoivent encore la musique comme une perte de temps et considèrent qu’elle n’offre pas beaucoup de débouchés, ce qui est faux. D’autres, les plus démunis, refusent catégoriquement dès qu’on leur annonce que la formation dure cinq ans. Ils veulent que leurs enfants puissent rapporter de l’argent le plus tôt possible». Mais à force de persuasion, Bouchra Amrani et son équipe de la Fondation Ténor pour la culture ont réussi à lancer la promotion «Instruments à cordes», l’idée étant de former plus tard trois autres ensembles, spécialisés cette fois-ci dans les bois, les cuivres et les percussions. «Nous espérons former un orchestre symphonique en bonne et due forme», songe à haute voix Mme Amrani, plutôt satisfaite de sa première promotion, même si elle aurait souhaité y intégrer plus de filles. «Nous rêvions de parité mais nous avons déchanté sur le terrain. L’exploitation des petites filles dans les ménages reste malheureusement très répandue. Du coup, cette classe de trente-six élèves ne compte que huit filles».

La Fondation Ténor sait qu’elle doit composer avec un contexte social des plus douloureux. «Il fallait les voir au début, ils étaient incontrôlables, ils chahutaient, cassaient du matériel, s’en prenaient à leurs formateurs. Nous avons fait appel à deux éducateurs spécialisés pour canaliser toutes ces énergies gaspillées». Peu de temps après, des cours ludiques de solfège et les instruments ont fait le reste. Chaque violon, violoncelle, alto et contrebasse porte le nom d’un enfant et cesse d’être un futile gadget, un simple jouet dès qu’il produit des sons harmonieux, des formules musicales, magiques. «Ils couvent précieusement leurs instruments, comme des compagnons, comme une raison d’être et d’espérer, maintenant. Et puis la maîtrise d’un instrument nécessite énormément de concentration, de rigueur. Ça apaise et équilibre, forcément», se félicite la directrice du programme, qui s’inspire d’une initiative vénézuélienne extraordinaire de José Antonio Abreu, un  économiste et musicien visionnaire qui a réussi à faire de son pays une pépinière géante d’artistes. Tapez «El Sistema» sur Wikipédia, ce programme d’éducation musicale va vous scotcher, littéralement : depuis son lancement en 1975, il a formé pas moins de trente orchestres symphoniques. Mieux ! Grâce à ce projet, 250 000 enfants fréquentent des écoles de musique à travers tout le pays. «90% d’entre eux sont issus de milieux socio-économiques défavorisés», assure l’encyclopédie en ligne.
La musique pour adoucir les mœurs, contrer le chômage et l’obscurantisme, juguler la délinquance ? La musique grande cause nationale ? Mais… Qu’est-ce qu’on attend pour lancer un truc si miraculeux chez nous ? La Fondation Ténor aimerait bien participer à un projet national d’envergure mais ne se fait pas beaucoup d’illusions.

Le fantastique exemple vénézuélien

«La crise n’arrange pas vraiment nos affaires, regrette Bouchra Amrani. Les sponsors privés traversent une période délicate et le mécénat culturel en pâtit». Pour l’instant, le programme «Mazaya» bénéficie surtout de soutiens étatiques, ceux de l’INDH et du ministère de la culture notamment. «C’est encourageant mais des soutiens financiers plus conséquents ne seraient pas de refus pour acheter de nouveaux instruments et pourquoi pas lancer une classe à Casablanca aussi». Pourquoi pas dans tout le Maroc ? «Ce serait fantastique, sourit Mme Amrani. Farid Bensaïd, le président de la fondation Ténor, en rêve. Nous ferons de notre mieux, à notre modeste niveau, pour y parvenir».