Sauvera-t-on l’hôtel Lincoln ?

Il a été édifié en 1917 sur l’ancien boulevard de la Gare.
En 1995 et en 2000, la mairie ordonne sa démolition mais ses défenseurs ont réussi à retarder l’échéance.
La mairie offre 2 MDH pour le restaurer, le propriétaire en veut 15, plus l’autorisation de rajouter 3 à 5 étages.

Depuis avril dernier, remparts et barrières dissuasifs sont plantés aux abords de l’hôtel Lincoln, afin d’éviter que les vestiges du précieux édifice ne tombent sur la tête des passants. Car ce vaisseau fantôme, échoué dans le cœur palpitant de la métropole casablancaise, a pris l’habitude de se manifester, épisodiquement, par des chutes de ses lambeaux. La dernière en date ne provoqua pas, heureusement, de dommages collatéraux. Elle eut le «mérite» d’inciter les parties prenantes dans cette rocambolesque affaire à suspendre le bras de fer pour trouver une solution salutaire.
C’est en 1917 qu’émergea l’immeuble, initialement baptisé Bessoneau, en plein boulevard de la Gare (rebaptisé depuis boulevard Mohammed V). Casablanca était alors un lieu d’invention architecturale unique. Chaque architecte y allait de sa partition.

Le génie de Bride est d’avoir su appliquer à la façade une architecture réservée aux intérieurs de la médina
Celle composée par Hubert Bride empruntait une voie singulière, en cela qu’elle extériorisait la richesse secrète des intérieurs marocains. «Les façades dans les médinas étaient aveugles. Le génie de Bride est d’avoir affiché sur la façade l’écriture architecturale confinée à l’intérieur des maisons», apprécie l’architecte Rachid Andaloussi. La presse spécialisée parisienne accorda un immense intérêt à cette œuvre, mettant en exergue sa toiture centrale, couverte de tuiles vertes, son décor précieux, et ses imposants portiques (cf. la revue La Construction moderne, du 7 novembre 1920).
Il en va des édifices comme des êtres humains : certains traînent une existence lisse, d’autres se voient assigner un destin tumultueux. C’est le cas de l’hôtel Lincoln. Quand il tomba, en 1975, entre les mains de la famille Bendar, le bâtiment, qui prenait déjà des rides disgracieuses, pouvait être remis à neuf, sans frais, déplore Jamal Boushaba, membre de l’Association pour la sauvegarde architecturale de Casablanca, Casa-Mémoire. Les Bendar n’en firent rien, probablement parce qu’ils avaient d’autres vues pour leur acquisition. Lorsque nous avons rencontré, il y a quatre ans, M. Bendar junior, qui avait pris les choses en main, il affichait un mépris souverain envers la délicate esthétique du bâtiment dont il avait la jouissance. La fameuse façade ? «Mais elle ne présente aucun intérêt. Je ne vois pas en quoi elle se distingue des autres façades», trancha-t-il. A ses yeux, l’hôtel Lincoln faisait figure de négligeable mais encombrante vieillerie, qu’il fallait mettre au rebut.
Seuls les «nostalgiques» s’en émouvraient, poursuivit-il. Par «nostalgiques», Bendar entendait le Conseil régional de l’Ordre des architectes, Casa-Mémoire, l’Association des architectes experts. Des empêcheurs de démolir en rond avec lesquels le propriétaire était résolu à engager un bras de fer. On ne pouvait lui en faire grief tant qu’il était dans son bon droit : il avait acquis un bien dont la jouissance lui était défendue pour des raisons esthétiques. N’aurait-il pas mieux valu qu’il fût exproprié et indemnisé ?

Les locataires ont empêché, en 1995, la démolition de l’édifice et Casa-Mémoire poursuit le combat
Retour en arrière. En novembre 1989, un des plafonds de l’hôtel Lincoln rendit l’âme, emportant, dans sa chute, celles de plusieurs locataires et passants. La wilaya décréta alors l’évacuation de l’immeuble qui comprenait, outre l’hôtel proprement dit, un ensemble d’appartements et de magasins. Six ans plus tard, la commune de Sidi Belyout notifia une décision de démolition aux propriétaires. Ils se seraient empressés de se jeter sur ce pain bénit n’était la résistance de certains locataires. La décision fut renouvelée l’année suivante. Sa mise à exécution fut empêchée par l’association Casa-Mémoire. On aurait commis l’irréparable en réduisant à néant cette parure architecturale du centre-ville. Le Conseil régional des architectes se rallia à la cause de Casa-Mémoire. Tous deux firent front contre la commune de Sidi Belyout, qui baissa les bras. «Il est inimaginable que l’hôtel Lincoln soit démoli», s’écriait Rachid Andaloussi. Difficile de ne pas en convenir quand on a un tant soit peu la fibre esthétique. Mais était-il raisonnable de laisser planer un danger constant sur la tête des Casablancais, quand bien même il présenterait des dehors avantageux? Et Andaloussi de charger le propriétaire, qui aurait supprimé l’étanchéité du bâtiment, à seule fin d’en accélérer le processus de délabrement. Jamal Boushaba abonde dans ce sens : «La faute en incombe au propriétaire. La loi impose à tout propriétaire l’entretien de son bien. Or, l’hôtel Lincoln a été laissé à l’abandon. Il était fatal qu’il se détériore». Que faire alors ? «Il y a encore possibilité de le redynamiser. Il suffit, dans un premier temps, d’étayer les murs et de les renforcer, en attendant de trouver les moyens de les restaurer», expliquait Rachid Andaloussi.
Restaurer ? Rien que l’idée faisait grincer des dents le jeune propriétaire. La restauration de la simple façade coûterait deux fois plus cher que de démolir, puis construire un nouveau bâtiment, et de toute façon, «cela ne répond pas à mon projet», expliquait-il. Et son projet immobilier, qui ne se serait pas accommodé d’une façade vétuste, Bendar y tenait fermement, au point de faire le siège de la commune, non sans être armé d’un argument massue : un rapport LPEE qui faisait état de la périlleuse détorioration du lieu. La commune ne pouvait que capituler. Elle donna son aval pour la démolition, le 22 mai 2000.
Entre-temps, pour contrer les assauts de Bendar, l’Ordre des architectes avait milité pour l’inscription de l’hôtel Lincoln au patrimoine national. Le ministère de la Culture approuva. Le propriétaire en fut dépité. Mais n’étant pas homme à se laisser couper l’herbe sous les pieds, il ne désarma pas. «Jusqu’ici, je me suis montré trop conciliant. Si on ne me rend pas justice, je serai prêt à donner un coup de poing sur la table et porter l’affaire en justice.» L’Ordre des architectes était médusé par tant de fureur intempestive. «Nous disons au propriétaire de préserver la façade et de faire ce qu’il veut de l’intérieur», concédait-il. Préserver la façade ? C’est de cela justement que Bendar ne voulait pas entendre. Sur ce point, l’Ordre des architectes n’entendait pas céder. Les deux parties campaient obstinément sur leurs positions, de sorte qu’un arrangement n’était guère envisageable. Le feuilleton rocambolesque continuait. Il était à craindre qu’il n’eût des rebondissements dramatiques.
On frôla le désastre, par ce jour d’avril où un mur de l’hôtel Lincoln s’effondra, miraculeusement sans dégâts humains. La mairie, alarmée, décida de mettre fin à ce feuilleton aux allures tragiques. Elle invita Bendar à la table de négociations. Le marché est limpide : le propriétaire serait libre de disposer comme il voudrait de l’hôtel Lincoln à condition qu’il consente à la restauration de ses façades. Mais si Bendar se montre prêt à fléchir, pour la première fois, sur cette question épineuse de la restauration, il ne rompt pas définitivement. Arguant de l’insuffisance de la contribution de la mairie à cette opération (2 MDH alors qu’elle en requiert, selon lui 15 millions), il exige que la mairie l’autorise à ériger un hôtel de 8 à 10 étages pour compenser le manque. Concession que la mairie ne pourrait accorder, tant elle tient au respect du même nombre d’étages de l’édifice (cinq). Aucune partie ne cède devant l’autre. Les éventuels investisseurs – de grandes enseignes hôtelières – s’impatientent. Casa-Mémoire appréhende un dénouement fatal à ce joyau architectural. On tourne en rond. On parlemente en vain. Pendant que l’hôtel Lincoln s’effrite cruellement, sous le regard apeuré des passants.

Les éventuels investisseurs – de grandes enseignes hôtelières – s’impatientent.
On parlemente en vain, pendant que l’hôtel Lincoln s’effrite inexorablement.

L’association Casa-Mémoire appréhende un dénouement fatal pour ce joyau architectural de Casablanca.

Pour le propriétaire, les défenseurs de la façade de l’hôtel ne sont que des nostalgiques, avec lesquels il a décidé d’engager un bras de fer.