Saïd Chraïbi, désormais éternel

Jeudi 3 mars, Saïd Chraïbi exhala son dernier souffle, des suites d’une maladie chronique. L’artiste luthiste a néanmoins marqué pour toujours l’histoire de la musique au Maroc et dans le monde.

Le départ du luthiste virtuose Saïd Chraïbi n’a pas manqué d’accabler la scène artistique marocaine. Décédé à l’âge de 65 ans, d’un asthme compliqué, l’artiste laissait suspendus maints projets novateurs dont lui seul avait le secret.

Plus qu’un luthiste ou un compositeur, Saïd Chraïbi était un phénomène artistique unique doué d’une sensibilité et d’une ouverture qui brisaient les frontières de sa créativité. Il  est probablement le précurseur du Flamarabenco ou flamenco arabe qui recompose et revendique cette ancienne Andalousie. Son luth n’a jamais hésité devant un jazz, un son ahwach ou gnaoua. Il n’aura pas non plus démérité dans le registre symphonique, maroco-andalou ou oriental. Ses concerts aux quatre coins du monde et ses nombreux prix, en Irak, en Egypte, en Syrie ou en Suède, témoignent des efforts du travailleur acharné qu’il fut. Saïd Chraïbi n’attendait pas que des voix portent ses compositions, bien qu’il ait collaboré avec les plus grands noms de la chanson.

Modeste, de surcroît, l’artiste se faisait discret sur ses réalisations sur les plateaux télé et dans les médias. Il avait pourtant de quoi s’enorgueillir, avec les témoignages flatteurs de grandes stars de la musique qui s’inclinaient face à son génie : Yuri Honing, Al di Meola, Juan Carmona et bien d’autres. Eric Clapton se serait également ému de la prestation du «Roi du oud» lors d’un concert à New York. Tous s’émerveillaient de son talent et de son parcours autodidacte. Mais l’était-il vraiment ? Lui qui est né dans une famille d’artistes habitués des visites des grands musiciens et chanteurs d’Orient. Saïd Chraïbi est alors alpagué par les solos des frères Jamil et Mounir Bachir et reçoit son premier luth à l’âge de 13 ans.

Dès le début des années 70, il trouve le chemin pour l’atelier de mâalem Hassan Belhaiba, grand maître luthier, pour demander des ajustements particuliers sur son instrument. «J’étais à l’école, alors. Mon père n’avait pas toujours le temps de répondre à la grande exigence de l’artiste… Souvent, alors, Saïd Chraïbi se tournait vers mon frère Jamal et moi. On s’y appliquait assidûment en essayant de faire encore mieux que ce qu’il nous avait demandé», se rappelle Khalid Belhaiba, fils du Mâalem Hassan. Et d’ajouter: «C’est grâce à ces demandes particulières et à cette exigence croissante qu’une école marocaine de fabrication de luth est née». L’histoire lui retiendra d’ailleurs l’invention du Oud soprano et sopranino, instruments libérateurs de la musique arabe, en plus de  la reconnaissance d’artistes de  l’envergure de l’Irakien  Nasser Shamma ou du Libanais Rabih Abou Khalil.

Avec un parcours sans faute, le luthiste a fait don d’un précieux héritage. Riche de plus de 500 œuvres réparties entre différents styles, le répertoire de Saïd Chraïbi mériterait d’être compilé pour la postérité.