Ruée sur les conservatoires, mais combien décrochent leur diplôme ?

Les Marocains fréquentent de plus en plus les conservatoires : 9 000 élèves y sont inscrits.
En attendant l’ouverture de l’Institut supérieur de musique, la discipline ne permet pas de faire carrière.
Un cursus très long pour devenir virtuose : de 7 ans à  11 ans d’études.

Les Marocains aiment-ils vraiment la musique ? Aimer pas dans le sens  d’écouter la musique, joliment qualifiée par Victor Hugo comme ce «bruit qui parle», mais de l’apprendre comme une discipline, de l’approcher de manière scientifique en sachant décortiquer les sons, écrire et lire les notes. Sous d’autres cieux, la musique est une matière que l’on apprend à l’école, comme le calcul et la conjugaison. Ceux qui le veulent pourront par la suite, après le bac, suivre des études supérieures en musique et en faire une carrière. Tel n’est pas le cas au Maroc. Aucune formation de base n’est dispensée dans les écoles (à l’exception de quelques rares collèges), ceux qui le désirent peuvent s’inscrire dans les conservatoires publics ou des écoles privées pour apprendre à jouer le luth, la guitare, le violoncelle, le piano, la musique andalouse…
De combien de conservatoires dispose le Maroc ? De quel ministère dépendent-ils ? Combien d’élèves y sont inscrits ?
Notons d’abord que les conservatoires ne dispensent pas que des cours de musique, mais aussi des cours d’art dramatique, de chant et de danse classique. Pour le nombre, au titre de l’année 2007-2008, 8 845 élèves étaient inscrits dans 29 conservatoires disséminés à travers le Royaume, selon le ministère de la culture. Parmi ces 29 conservatoires, il y en a 10 nationaux dépendant directement du ministère, les autres sont sous l’autorité des collectivités locales mais gérés en partenariat avec le département de la culture. Soulignons aussi que nombre de conservatoires dépendent exclusivement des collectivités locales, donc ils sont sous la tutelle du ministère de l’intérieur, échappant ainsi à tout contrôle du ministère de la culture. C’est le cas de huit des neuf conservatoires de Casablanca, parmi lesquels le mythique Conservatoire municipal de musique, de danse et d’art dramatique sis boulevard de Paris, créé par dahir en 1942. C’est l’un des plus anciens et des plus fréquentés du Maghreb. «Ce conservatoire avait une qualité de programmes de haut niveau. Ses lauréats concouraient pour accéder à des conservatoires de réputation mondiale, comme le Conservatoire national supérieur de Paris», tient à préciser Abderrahim Saher, luthiste, lui-même ancien élève et professeur de ce conservatoire (et de celui de Marrakech, sis Jnan Elharti). Voilà un bijou artistique et architectural de la capitale économique qui a échappé miraculeusement aux bulldozers qui avaient rasé, au cours des années 70 et 80, Les galeries Lafayette, le cinéma Vox et le Théâtre municipal. Au grand bonheur des trois cents élèves artistes qui y suivaient leur cursus musical, théâtral ou chorégraphique. «Une grande partie des étrangers, et peu de Marocains y étaient inscrits», se rappelle le musicologue Salah Elmorsli Cherkaoui, qui y a fait aussi ses études à la fin des années 1970. L’actuel président de la troupe marocaine de la musique arabe est d’ailleurs l’un des rares Marocains à y décrocher le premier prix en violoncelle, ce fut en 1992. Il faut dire, précise le luthiste Haj Younès, directeur du conservatoire depuis 1995, que peu d’étudiants suivent une formation sur cet instrument, de même en contrebasse, «Mais pour des instruments comme le piano, la guitare ou le luth, la demande est très forte, ajoute-t-il. Notre grand problème est celui de la danse. On n’a pas des professeurs compétents du calibre d’un Lahcen Zinoun. Donc nos danseurs ne vont pas jusqu’aux prix de perfectionnement et d’excellence. Et c’est dommage».
Il faut, rappelons-le, avoir étudié au moins 11 ans pour décrocher le premier prix ou le prix d’excellence. Et peu d’étudiants, seulement les plus doués, y parviennent. Haj Younès est d’ailleurs parmi ceux-là. C’est en 1964 qu’il entre au conservatoire, il y décroche le diplôme de virtuosité et d’interprétation de luth en 1971, pour devenir son directeur vingt-cinq ans plus tard. Quelque temps après avoir pris la direction de ce conservatoire, Haj Younès y a introduit l’étude de la musique andalouse, sanctionnée tout comme les autres instruments par l’obtention d’un diplôme. Il faut dire que tarab al ala (musique andalouse) a beaucoup d’amoureux et des conservatoires lui sont exclusivement dédiés, comme à Tanger, Tétouan ou Fès.

3 500 élèves au Conservatoire municipal de Casablanca, 83 professeurs
On est loin donc de cette époque où la fréquentation de ce conservatoire était quasiment l’apanage des étrangers, tout comme ils ne sont plus seulement trois cents élèves à y suivre des cours de musique, de danse ou d’art dramatique, mais 3 500 en ce début de 2009. Et plus de 5 000 élèves entre les huit conservatoires soumis à la tutelle du conseil de la ville et le seul Conservatoire national de la ville blanche, le Complexe culturel Kamal Zebdi, dépendant, lui, du ministère de la culture.
Côté  fonctionnement, les conservatoires de Casablanca ont connu un grand changement  depuis le début des années 2000, avec l’unification de la ville et la transformation des communes en arrondissements. Les sept conservatoires nouvellement créés (à Aïn Sebaâ, Moulay Rachid, Mâarif, Sidi Belyout, Oulfa, Mer Sultan, Anfa)  sont désormais contrôlés par leur doyen, celui du boulevard de Paris. «Avant, chaque conservatoire était autonome, chacun fixait son programme et délivrait ses diplômes. Plus maintenant. C’est le Conservatoire municipal qui coordonne le travail de tous les autres, et c’est lui qui leur trace les programmes et désigne leurs professeurs», explique Haj Younès. A partir du Cours moyen 2e année, tous les conservatoires de Casablanca sont soumis au même programme fixé par celui du boulevard de Paris.  Pour obtenir la médaille, il y a d’abord les éliminatoires, tous les élèves passent par ce conservatoire pour être admis à concourir, sous l’œil vigilant d’une commission qui décide par vote. Quinze jours après, le candidat passe le concours public, qui se déroule dans un théâtre et devant une assistance. «Pour que le candidat sache affronter le public. Ce n’est qu’après qu’il pourra obtenir ce premier diplôme», explique le directeur du Conservatoire municipal. Le nombre d’années du cursus pour perfectionner un instrument ? Tout dépend de quel instrument. Pour le piano, la guitare, le violon, le violoncelle, le luth…, c’est 11 ans. Dans le cas des instruments de cuivre (trompette, saxon…) et de bois (clarinette, flûte…),  7 ans. La durée des études est la même dans tous les conservatoires à travers le Maroc.
Qui fréquente les conservatoires ? Il faut dire qu’il n’existe pas au Maroc une éducation musicale et chorégraphique dès l’enfance. Quelques parents de couches sociales lettrées poussent leurs enfants vers la musique, non pas pour un vrai apprentissage dans les règles de l’art mais seulement comme un passe-temps, un loisir. L’inconvénient pour les conservatoires, du moins pour le volet musique, est qu’il n’y a aucune sélection pour y accéder. «Il y a des cours collectifs comme le solfège où se retrouvent analphabètes et peu initiés, petits et grands. Ça crée des classes hétérogènes, et le professeur en souffre. L’enseignement de la musique est loin d’être dispensé comme une formation académique à l’instar de toutes les autres disciplines», se désole M. Saher. Mais tout dépend de l’élève, selon Haj Younès. Les parents, dit-il, pour une raison ou une autre, inscrivent leurs enfants pour s’initier à la musique, «mais il y a des enfants doués  qui peuvent aller loin. Actuellement, il y a chez nous de plus en plus d’élèves de 5 et 6 ans qui font des émules autour d’eux à l’école.» En effet, seuls les doués sortent du lot, et ils ne sont pas légion. «Nos conservatoires font un peu la lutte contre l’analphabétisme musical, pas plus», martèle ce professeur de musique. Quelques écoles privées de la place, avec plus de moyens, font mieux. «Mais pour des études vraiment poussées, il faut aller à l’étranger», conseillent les initiés.
En effet, outre que les écoles et les lycées marocains ne comprennent pas dans leur cursus une matière dédiée à la musique, il n’existe pas encore au Maroc de faculté de musique, à l’instar d’autres pays arabes comme la Tunisie ou l’Egypte, où les candidats bacheliers pourront y suivre une formation académique musicale. Le futur Institut supérieur de musique (ISM) de Rabat est encore en construction et personne ne connaît la date de son ouverture (on parle au ministère de la culture de la fin 2010, voir encadré). Si tout se passe bien, les bacheliers auront enfin l’opportunité de suivre des études supérieures musicales, comme  cela existe dans le domaine du théâtre et du cinéma avec la création, en 1985, de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle (ISADAC) soumis à la tutelle du ministère de la culture. Des lauréats talentueux sont issus, en effet, de cet institut, et marquent aujourd’hui de leur empreinte la scène théâtrale et cinématographique marocaine.
Un autre projet est en cours, celui de la rénovation du plus vieux conservatoire de Casablanca : un budget de 7,8 MDH lui est consacré par le conseil de la ville. Une façon de l’élargir et de sauver le bâtiment de l’usure du temps et de rendre à l’édifice ses lustres d’antan. Ce conservatoire sera, promet son directeur, «l’un des plus beaux à l’échelle mondiale»

15,75 DH bruts par heure de cours ! Une honte pour le pays
Reste, au milieu de ces bonnes nouvelles, quelques couacs. Exemple : le taux d’abandon. La déperdition scolaire ne touche pas que l’école «normale», mais aussi les écoles de musique. Beaucoup d’enfants inscrits aux conservatoires abandonnent en effet dès la première année. «Voulant apprendre la guitare, manière de découvrir un domaine nouveau ou de frimer, ils découvrent que pour apprendre à jouer cet instrument il faut passer par le solfège, dès la première année. Comme dans l’apprentissage d’une langue, il y a aussi la dictée en solfège (et des exercices bien entendu).  Le prof pianote sur son clavier, l’élève écoute et écrit ce qu’il entend. C’est la base de l’apprentissage musical. L’enfant s’en lasse vite. Si 40 élèves, par exemple, se sont inscrits en octobre, la moitié quitte au milieu de l’année. Seuls 7 ou 8 résistent jusqu’à la fin de l’année», remarque M. Cherkaoui.
Deux autres lacunes entachent les conservatoires marocains et participent à leur baisse de niveau : le nombre insuffisant de professeurs, et leurs émoluments dérisoires. 200 professeurs de musique en tout et pour tout la pays, dont 83 officient au conservatoire du boulevard de Paris. Quant aux professeurs de théâtre, ils se comptent sur les doigts d’une main. «Un grand maître d’art dramatique comme Hassan Alami ou un génie de théâtre comme le professeur Bouchaïb Taliî sont rarissimes. On a  une accompagnatrice en chant et en danse classique, une grande artiste de 80 ans, je me demande qui va la remplacer après son départ en retraite. Remercions Dieu que ce conservatoire existe encore, qu’il n’ait pas été rasé comme d’autres monuments de la ville», se console Haj Younès.
L’autre sujet qui attriste au plus haut point les responsables des conservatoires : les salaires des enseignants. On les trouve ridicules : 15,75 DH bruts l’heure pour un professeur de première catégorie, soit 13,07 DH nets  (voir encadré). Scandaleux, selon les artistes. Décidément, la musique adoucit les mœurs, mais n’enrichit pas son homme.