Rita Saher Andante graziosa

A vingt-neuf ans, Rita Saher est une pianiste concertiste professionnelle au programme bien chargé et au talent confirmé. Une aisance récemment déployée sur du Mozart et du Albeniz, dans l’enceinte du Carnegie Hall, la mythique salle de concert new-yorkaise.

Il faut imaginer la scène en écoutant quelque chose de tendre, de caressant. Le concerto pour clarinette de Mozart, par exemple. Une adorable petite fille déboule comme une tornade, fait vaciller le vaisselier, valdinguer la bibliothèque, valser ses tresses brunes et tinter son rire argentin, dans tous les recoins de la maison. Le piano est arrivé ! Enfin, le voilà ! Tout content d’être ici, le fripon, en plus. Voyez comme il sourit de ses quatre-vingt-huit dents en ivoire luisant ! Dans quelques minutes, quand l’enfant le chatouillera, il éclatera d’un rire homérique, inoubliable. Un merveilleux compagnon de jeux. Marron, russe comme le général Dourakine, droit dans ses bottes. Le piano à queue attendra que les doigts (et le talent) poussent. «C’était mon tout premier instrument, se souvient, émue, Rita Saher. Je l’ai offert, plus tard, à l’orphelinat Lalla Hasna pour permettre aux enfants d’apprendre avec un professeur bénévole roumain».

Bercée d’Allegrettos et de notes cristallines, l’enfance est plus heureuse, épanouie. Plus insouciante ? Vous plaisantez, j’espère ! La jeune Rita se remémore, certes, de débuts musicaux joyeux, d’une facilité inouïe. À huit ans, elle découvre la magie du clavier, des pédales, elle affûte sa main droite sur des morceaux du Petit Paganini, pendant que la gauche folâtre sur les genoux et vice versa. Mais dès l’âge de dix ans, les choses se corsent, il faut que les deux mains se mettent d’accord, qu’elles arrêtent de se faire des croche-pattes. Elles doivent désormais jouer ensemble, arracher au russe bourru des sons délicats et harmonieux. «Je me réveillais à six heures du matin pour faire une heure d’exercice, parce qu’il fallait concilier les études normales au collège, au lycée… et les études de musique. Au Maroc, il n’existe pas de système d’enseignement avec temps aménagé pour les études artistiques».

Les années et les pianos se sont succédé, depuis. Le vieux Raspoutine marron n’est plus qu’un doux souvenir, Rita a aujourd’hui vingt-neuf ans, c’est l’âge d’amadouer des Steinway and Sons. Il faut les connaître tous, de Meknès à Assilah, de Fès à Marrakech, du Rialto de Casablanca au théâtre Mohammed V de Rabat. La demoiselle Saher taquine aussi ceux du Mozarteum de Salzbourg, de la salle Adyar, de la cathédrale arménienne de Paris. Même le toucher du Steinway du Carnegie Hall ne lui est plus étranger depuis qu’elle interpréta, le 15 décembre dernier dans la célébrissime salle new-yorkaise, du Mozart et du Schubert, entre autres virtuoses de la musique classique. «Ce concert-là a été très intéressant. C’était une grande joie de jouer dans ce lieu prestigieux, juste après le concert que j’ai donné à Rabat avec l’orchestre de Pau sous la direction de Fayçal Karoui, et durant lequel j’ai interprété le concerto de Schumann. Donner deux concerts à un mois et demi d’intervalle, exécuter deux programmes totalement différents, est très éprouvant». Mais seul compte le résultat, et il est pleinement satisfaisant.

Pas de temps aménagé pour les études artistiques dans les programmes scolaires

C’est que la jeune pianiste a interprété ses compositeurs préférés : Wolfgang Amadeus Mozart, un génie au répertoire réputé extrêmement ardu pour les pianistes mais que Rita apprécie «pour la finesse et la sensibilité». Et puis les musiciens espagnols, Isaac Albeniz et Enrique Granados en tête, «pour la couleur et les rythmes». Ceux-là nécessitent beaucoup de force. Et, de façon générale, quelles qualités doit-on réunir pour devenir pianiste professionnel ? «Il faut adhérer à des valeurs humanistes qui sont la base de toute réussite : la rigueur et la discipline dans le travail, une grande humilité, la générosité et l’amour d’autrui. Sans ces valeurs qui ont motivé les artistes, on ne peut prétendre servir la musique et l’art en général».

Il faut aussi, plus prosaïquement, pas mal de moyens financiers. Au Maroc, les conservatoires publics, presque gratuits, permettent d’acquérir une très modeste pratique du solfège, du chant ou des instruments. On en sort au mieux avec un hobby, au pire avec une grosse déception. Les parents de Rita lui ont épargné cette amère désillusion : elle a étudié dans une école privée casablancaise, avant de s’envoler pour l’Ecole normale de musique de Paris. «Même si l’enseignement  musical a connu une nette amélioration dans notre pays, il n’existe pas encore d’institut ou d’école de haut niveau, dispensant des formations destinées à des étudiants visant le professionnalisme. C’est un handicap majeur pour la suite de leur carrière», soupire la pianiste.
Que pense Rita Saher de son public ? Regrette-t-elle que si peu de Marocains savourent la musique classique ?

«Contrairement aux apparences, les Marocains s’intéressent beaucoup à cette musique, surtout baroque, classique et romantique. Je l’ai souvent constaté. La salle était archi comble lors de mon dernier concert à Rabat. Et les gens sont restés jusqu’à la fin ! Après deux heures de musique». Voilà ce que déplore surtout la jeune artiste : l’insuffisance des concerts et des récitals et la médiatisation dérisoire de ce domaine artistique, surtout dans les programmes télé et radio : «Combien d’émissions dédiées à la musique classique pouvons-nous voir ou écouter, au Maroc ?» Si peu, hélas.