Réhabilités grà¢ce à  Â«Indigènes»

Avec «Indigènes», Rachid Bouchareb sort de l’oubli les soldats africains qui ont contribué à la libération de la France. Aussi puissant qu’émouvant,
le film a déjà emporté son bâton
de maréchal au dernier Festival de Cannes. Genèse d’une œuvre
qui fera sûrement
date dans les annales du cinéma.

De fictions égrenant les heures épiques de la Libération, la cinématographie française en foisonne. Dans l’euphorie de l’après-guerre, le thème constituait un filon juteux. Il est resté inépuisable. Mais aucun de ces films, quelle qu’en soit la tenue, n’a eu le retentissement médiatique et populaire d’Indigènes(*), pourtant à peine éclos. Cette bonne fortune, il la doit essentiellement à sa transgression des normes convenues. De fait, alors que jusque-là les films accordaient la part belle aux soldats français dans la libération de la France et maintenaient hors champ l’apport de l’armée coloniale, Indigènes, lui, corrige cette vision mutilée, en exaltant la bravoure des troufions africains (Afrique du Nord et Afrique subsaharienne).

Le redresseur de torts se nomme Rachid Bouchareb, quadra insoumis, parigot mais pas tête de veau, auteur de quatre longs métrages, réalisateur, coproducteur (avec Jean Bréhat, son associé au sein de 3 B Production), coscénariste (avec Olivier Lorelle) d’Indigènes. Adepte fervent du film à message (Cheb, Poussière de vie, Little Senegal), l’idée lui vint, il y a dix ans, de rendre justice au rôle et au sort des milliers de soldats originaires des colonies, parmi lesquels figuraient ses aïeux. Bien que partant en guerre contre l’oubli, il n’affûta ni haine ni armes vengeresses : «Je voulais juste transmettre au public un chapitre historique absent de tous les manuels scolaires», répétait-il à l’envi.

Un an passé à recueillir témoignages et informations
Rachid Bouchareb tenait à produire un fruit mûr. C’est pourquoi il ne se jeta pas immédiatement à l’eau et préféra prendre tout son temps. Le temps de se plonger dans une histoire qu’il méconnaissait. Aussi, entre deux tournages, sillonnait-il la France, l’Algérie, le Sénégal, à la recherche d’anciens combattants susceptibles de l’éclairer sur la Libération. Après avoir eu son content de témoignages, il se mit, avec son coscénariste, Olivier Lorelle, à explorer les archives. Là, il dut déchanter. Les images des «indigènes» étaient fort rares. Les photographes avaient une prédilection pour les soldats métropolitains, la bouille des «bougnoules» ne semblait pas les inspirer. Délit de faciès. Reste qu’avec sa maigre moisson, Bouchareb allait ensemencer son film. Les scènes où l’on voit les goumiers marocains s’enfoncer dans la neige en sandalettes, les officiers scrutant à la jumelle les fantassins indigènes en train de se faire tailler en pièces sont authentifiées par des photographies. Les tomates fraîches, apanage des seuls Français, un fait quotidien vécu et ensuite rapporté par les anciens combattants. La censure des lettres expédiées ou reçues par les «indigènes» est mentionnée dans les rapports retrouvés au niveau du 2e bureau de Vincennes.
A mesure que son enquête avançait, Bouchareb mettait en forme son script. Pas moins de vingt-sept moutures furent nécessaires. Elles se révélaient toutes coûteuses en temps et en fonds. La dernière, plus courte et moins chère, emporta la conviction du cinéaste.

Une course d’obstacles pour réunir les 14,5 millions d’euros nécessaires
La deuxième phase, celle du choix des acteurs, se déroula sans accroc. Bouchareb avait déjà des vues sur Jamal Debbouze, Sami Bouajila, Roshdy Zem et Samy Naceri pour tenir la vedette. Un quatuor de premier plan. Avec Astérix et Obélix : mission Cléopâtre et ses 14 millions de spectateurs, Jamel Debbouze s’était hissé au rang d’étoile indécrochable du cinéma français ; Samy Naceri, grâce à son véloce Taxi était devenu l’idole des jeunes ; Sami Bouajila (Drôle de Félix, Embrassez qui vous voudrez, Zaïna, la cavalière de l’Atlas) et Roschdy Zem (Little Senegal, le Petit Lieutenant, Va, vis et deviens) formaient des talents respectés. Contactés, ils donnèrent leur accord de principe. Du bout des lèvres. Non qu’ils fassent la fine bouche, mais parce qu’ils étaient inquiets. D’une part, ils n’étaient pas au fait de l’épopée des tirailleurs maghrébins. «J’avais toujours entendu parler des tirailleurs sénégalais, mais jamais des Algériens ni des Marocains, confesse Roschdy Zem. Ce n’est pas dans notre culture de faire passer, de génération en génération, des souvenirs douloureux». D’autre part, ils n’entendaient rien au métier des armes, ayant tous les quatre échappé miraculeusement à l’obligation du service militaire. Patiemment, Bouchareb leur reconstitua l’histoire occultée des tirailleurs, puis leur apprit qu’il avait trouvé, sur le site du ministère de la défense français, un Naceri, un Debbouze, un Zem, un Bouajila. Il n’en fallait pas plus pour qu’ils manifestent un enthousisme inespéré.

Projet improbable au début, Indigènes commençait à prendre forme. Manquaient les fonds. Et ils étaient consistants : 14,5 millions d’euros, ce n’était pas une broutille. Jean Bréhat et Rachid Bouchareb, les deux coproducteurs, allaient s’en rendre compte à leurs dépens. Les débuts furent pourtant prometteurs. Sans mal, ils obtinrent 700 000 euros à titre d’aide au développement et d’avance sur recettes. France Télévions se montra généreuse. Jamel Debbouze convertit le million d’euros qui représentait son cachet en participation à la production. Le Roi Mohammed VI contribua de belle manière, en mettant à la disposition de l’équipe de tournage de la région de Ouarzazate 500 soldats, des avions et des bateaux durant six semaines.

Indigence des rations alimentaires, pauvreté de l’équipement, et toujours au premier rang pendant la bataille
Tout cela était de bon augure, la suite se révéla un chemin de croix. Les portes se fermaient au visage de Jean Bréhat et Rachid Bouchareb. Le groupe Canal+, trouvant qu’un récit de guerre rythmé par des basanés ne pouvait être vendeur, refusa son soutien. Didier Duverger, patron de Coficiné, la banque du cinéma, rangea le dossier Indigènes, puis l’oublia. Philippe Douste-Blazy, le ministre français des affaires étrangères, imposa une condition à son aide : être pris en photo en compagnie de Jamel Debbouze, ce que le comédien refusa. Nicolas Sarkozy, ministre français de l’intérieur et président de l’UMP, aurait bien mis la main à la poche si Debbouze avait consenti à se montrer à ses côtés pendant sa précampagne électorale. Bref, le projet était dans l’impasse. Mais à la guerre comme à la guerre, on manœuvra autrement, en jouant sur la corde des amitiés. Jean Bréhat se souvint d’un vieil ami, Mohamed Nemmiche, devenu conseiller en financement. Grâce au carnet d’adresses de ce dernier, Canal+ injecta 4 millions d’euros dans l’affaire. Puis, le ciel s’éclaircit. Entrepreneurs et hommes politiques apportèrent leur pierre à l’édifice. Le tournage pouvait démarrer.

«On a emmerdé la terre entière», triomphait Jean Bréhat. Tant et si bien que le bruit en parvint aux oreilles du comité de sélection du dernier Festival de Cannes. Sans barguigner, ce dernier retint Indigènes. Applaudissements nourris à la fin de la projection et, le jour du palmarès, prix d’interprétation collectif. A juste titre. Tant le film est porté sur les épaules des principaux acteurs. Indigènes débute en 1943 en Afrique du Nord. On voit un homme sillonnant les campagnes afin de recruter pour l’armée française déterminée à chasser de son territoire l’occupant nazi. Les candidats affluent, quatre d’entre eux sont isolés par le réalisateur pour nous permettre de suivre leur parcours. Nous voilà promenés à travers les contreforts brûlants de la Sicile, débarqués en Provence, perdus dans les Vosges, coincés dans une ferme alsacienne. Saïd (Jamel Debbouze), l’ignare et le simplet; Yassir (Samy Naceri), le mercenaire qui accomplit froidement sa tâche ; Messaoud (Roshdy Zem), le bellâtre se prenant pour un Français à cause de sa gueule d’amour et Abdelkader, (Sami Bouajila), le caporal rebelle n’ont jamais mis les pieds en France et, cependant, ils sont attachés à ce pays par un lien mystérieux. Ils servent sous les ordres d’un sergent pied-noir, Martinez (Bernard Blancan), tiraillé entre le désir de prendre le parti de ses troupiers et l’ordre reçu de les tenir à distance. Mais les quatre tirailleurs ne resteront pas figés dans leur psychologie. Au fil des vexations infligées, ils se forgent une conscience, au point de s’insurger contre leur condition de chair à canon, l’indigence des rations alimentaires, la pauvreté de l’équipement et moultes brimades et avanies.

Ce sont les inégalités dont étaient victimes des tirailleurs africains venus verser leur sang pour sauver la France que dénonce Rachid Bouchareb. Son message est porté magnifiquement par Jamal Debbouze, Samy Naceri, Roshdy Zem et Sami Bouajila. Tous ont joué avec passion saisissante, une sincérité touchante, comme s’ils se sentaient impliqués par aïeux interposés. Bernard Blancan, le roumi de service, est littéralement formidable. Tout cela sous la baguette de Rachid Bouchareb, dont le choix de la simplicité, de la lisibilité immédiate et du dépouillement force l’admiration. Le spectateur se met tout de suite dedans, combat vaillamment aux côtés des tirailleurs, souffre avec eux du sort inique qui leur est réservé, rue dans les brancards quand la grogne monte.
Emporté par le feu de la démonstration, le réalisateur n’a pas hésité à tordre le cou à la vérité historique. Ainsi, cette masse de volontaires grimpant la fleur au fusil dans les camions. Alors qu’on sait que les Maghrébins ne s’enrôlaient que pour pouvoir manger à leur faim et nourrir leur famille. «Pourquoi, pourquoi nous sommes-nous engagés ? Pour la soupe et la gamelle», chantaient-ils dans les bahuts qui les menaient à l’abattoir. Beaucoup furent enrôlés de force. On se souvient encore dans nos campagnes de ces recruteurs arrachant manu militari les mâles gaillards à leurs labours. Du coup, prétendre que les recrues étaient mues par le désir ardent de «libérer la patrie de l’occupation nazie» fait sourire. Ils s’étaient tout simplement jetés dans des combats qu’ils n’avaient pas choisis, après un apprentissage sommaire du maniement des armes, ce qui faisait qu’ils ressemblaient à «ces soldats sans armes», dont parlait le poète Aragon, «qu’on avait habillés pour un autre destin». Mais Bouchareb se soucie peu de la vérité historique à dessein. Car plus ces soldats de l’outre-mer sont présentés idéalement, mieux l’on s’indignera de l’injustice qui leur a été et leur est toujours faite. Indigènes relève autant de la création cinématographique que de l’hommage militant.

Jacques Chirac a promis de revaloriser les pensions des anciens combattants
Un hommage bouleversant au point qu’après l’avoir regardé, le président de la République française, Jacques Chirac, a promis de revaloriser les pensions des anciens combattants «indigènes». Voilà qui va mettre du baume au cœur aux 80 000 survivants (dont 40 000 vivent en Algérie et au Maroc). Surtout qu’ils sont jusqu’ici bougrement lésés (pendant qu’un ancien combattant français reçoit 690 euros, un sénégalais perçoit 230 euros, un Camerounais 104, un Marocain ou un Tunisien 61 euros). Si Chirac honore sa promesse, Rachid Bouchareb aura gagné une bataille.