«Read my Morocco»

Du 10 au 13 octobre, un Maroc coloré et multiculturel a été célébré à Amsterdam. Le festival littéraire Read my World a présenté un aperçu de la création marocaine et un éventail des causes et challenges qui préoccupent le Royaume.

Le succès est franc, la satisfaction générale. Pour l’organisation, comme pour les auteurs invités, la 7e édition du Festival de littérature d’Amsterdam était plus solaire que prévu. Si le Maroc s’imposait comme un choix évident de programmation, eu égard à l’importance de la communauté marocaine aux Pays-Bas, la surprise de la découverte a été au rendez-vous. Pour beaucoup de Néerlando-marocains, «c’est une fierté de découvrir des plumes et des intellectuels de cette envergure dans notre pays d’origine».

Read my world
Read my world

Du côté des auteurs marocains, l’accueil chaleureux et l’intérêt réel, dénué de toute condescendance ou directives, ont été pour beaucoup dans le succès de l’événement. Et ils ne croient pas si bien dire. «La raison même de la création du festival Read my World est de trancher avec cette vision unidirectionnelle, occidentale, voire impérialiste sur les autres pays du monde», explique Willemijn Lamp, fondatrice du festival. C’est pour éliminer toute arrogance dans la conception de l’événement que, chaque année, deux commissaires sont désignés, pour proposer une sélection d’auteurs et de thématiques susceptibles d’intéresser les Néerlandais, dont ceux originaires du pays à l’honneur.

Othman El Kheloufi
Othman El Kheloufi

Cette année, des thématiques telles que le multilinguisme, la gastronomie, la maternité, la masculinité ont côtoyé des sujets actuels comme les mouvements de protestation du Rif ou le corps et la sexualité.

Pour répondre aux mille et une interrogations, le Maroc était représenté par une sélection diverse, de backgrounds, d’âges, de genres et de langues d’expression différents. Karima Ahdad, Moha Souag, Bahaa Trabelsi, My Seddik Rebbaj, Sanaa Elaji, Yassin Adnan, Leila Bahsaïn, Abdellah Taïa et Mahi Binebine ont rencontré et échangé sur scène avec des écrivains des Pays-Bas et de l’étranger, toujours dans le but d’élargir les perspectives et confronter les visions, afin de dresser un portait multidimensionnel du Maroc. Dans les écrivains invités par le festival, Mona Tahaoui, Asmae Azaizeh, Fouad Laroui, Nita Kersten, Tsead Bruinja, Jörgen Gario et des dizaines d’autres.

Widad Mjama
Widad Mjama

Au delà de la littérature et des livres, les idées ont été exprimées de plusieurs façons, y compris via l’art. Le volet artistique a, d’ailleurs, donné  une dimension festive à l’événement. Du rap à la musique andalouse, en passant par le desert blues, le théâtre, la poésie, les spoken words ont rythmé les présentations et les échanges. Des ateliers jeunesses de poésie ou de traduction ont permis l’implication d’un public venu nombreux, pour un événement payant et au prix fort, faut-il peut-être le rappeler…

Read my world
Read my world

 

Le corps a ses raisons 

Le langage de la chair, nos corps, le mouvement queer et des échanges intimes autour de la masculinité sont autant de sujets qui ont émaillé la 7e édition de RMW. Et pour cause. En plus de la présence d’une communauté queer marocaine importante et active aux Pays-Bas, les questions liées au corps, au féminisme et au genre ne cessent de défrayer la chronique, partout dans le monde.

Si dans la rencontre «Langage de la chair», il s’est agi de questionner les auteures Bahaa Trabelsi, Sanaa Elaji et Leila Bahsaïn sur l’écriture de la sexualité et de la sensualité dans la littérature, «Nos corps» s’est penché sur le militantisme féminin et l’expression de la sexualité des femmes. Dans ce panel, la militante égyptienne Mona Tahaoui a exprimé sa rage contre les schémas éducationnels qui emprisonnent les femmes dans des représentations réduites et réductrices. Dans son livre, sorti courant septembre, «Les 7 péchés nécessaires pour les femmes et les filles», l’auteure appelle à la révolte contre le patriarchat, mais également contre le féminisme blanc non inclusif. «Je ne veux pas l’égalité,  car être égale à des êtres non libres ne me tente pas. Je veux la liberté», ajoute l’anarchiste égyptienne. Sur la masculinité, Bahaa Trabelsi a dévoilé sa correspondance intime avec le Néerlando-égyptien Mounir Samuel, journaliste politique et militant actif du mouvement trans aux Pays-Bas. L’échange épistolaire a dénudé la grande confusion qui existe dans l’approche genre dans les pays du Sud. De grands moments d’émotions, de colère et de complicité ont été ainsi partagés.

Représentation des mouvements sociaux dans la littérature marocaine

Panel attendu par beaucoup, surtout les Marocains des Pays-Bas, le hirak du Rif a fait salle comble. Si l’intérêt que l’on porte aux mouvements sociaux est toujours présent sur les communautés des MRE, celui porté à la protestation du Rif est particulièrement fort, eu égard à la forte présence des ressortissants du Rif dans les Pays-Bas.

En lui-même, le panel ne portait pas sur le hirak en soi, mais sur sa représentation dans la littérature marocaine. Pour Karima Ahdad, l’écrivaine originaire d’AlHoceima et qui a couvert le hirak en tant que journaliste, il n’y a pas encore assez de recul pour les écrivains sur les événements pour permettre une création littéraire en bonne et due forme. Même si dans son roman «Banat Assabar», le hirak tapisse la toile de fond du récit, l’auteure a préféré s’exprimer dans un texte sur l’émancipation des femmes rifaines, sur le patriarcat et le conservatisme dans la région.
De son côté, le journaliste Imad El Attabi a exprimé son point de vue sur le rôle des intellectuels dans la chronique de la révolution. Ce à quoi l’écrivain et poète Yassin Adnan a répondu, dans un texte précieux, mettant en évidence le tourment de l’intellectuel réclamé par les foules, mais décrié par elles dès que son point de vue n’embrasse pas la pensée de la majorité.

Et la jeunesse ?

Read my world
Read my world

 

Une grande partie de la programmation a été dédiée à la jeunesse et à l’écriture dans ses formes les plus attrayantes pour les jeunes. C’est sans surprise que le rap s’est imposé dans le festival, dignement représenté par Widad Mjama, du groupe Nerdistan, qui a donné une très belle image de la création et de l’écriture de poésie urbaine. Dans l’école de la poésie, Widad Mjama et Mahi Binebine, co-commissaire de RMW, ont discuté et écouté des dizaines de jeunes poètes en herbe déclamer des textes écrits dans des ateliers de poésie.

Le lendemain, Karima Ahdad s’est jointe à eux pour discuter dans des cerles plus intimes sur la démocratie, la liberté, l’art et le féminisme au Maroc et aux Pays-Bas. Des jeunes d’origine marocaine faisaient connaissance, pour la première fois, avec l’intellect et l’art marocains.

Pêle-mêle

Beaucoup de sujets, de moments forts et d’émotions ont émaillé le festival hollandais. Le public a été ému de découvrir l’histoire de la discrimination raciale dans le roman, inspiré de faits historiques, «Le lutteur» de My Seddik Rebbaj. Dans son dernier roman, «Nos parents nous blessent avant de mourir», c’est la saga de plusieurs générations de femmes battantes qui exprime l’adhésion de l’écrivain à la cause féministe. C’est dans la même veine que s’est exprimé Moha Souag, révolté donquichottesque de toutes les causes justes.

La gastronomie marocaine n’était pas en reste. Pour RMW, on ne saurait connaître un pays sans ses histoires de bouffe. Aussi, on a appris, lu, raconté des histoires de cuisine marocaine et de tous les messages et émotions qui sont transmis à travers.

Read my world
Read my world

Artistiquement vôtre

Et que serait un événement littéraire sans art ? La place de la littérature dans l’imaginaire et l’inspiration artistique a d’ailleurs fait l’objet d’une table ronde. Néerlandais, Marocains et étrangers ont d’abord découvert Othmane Elkhalloufi, venu de Belgique où il est en résidence artistique. Grattant sur sa guitare, il a partagé des textes décalés à défaut de détonner de son jazz beldi.

Widad Mjama, bête de scène, a enflammé les foules en deux temps trois mouvements, inspirant des programmateurs pour des événements rap.
Samira Dainan et Karima Fillali ont exposé leur art du desert blues et de la musique andalouse : voyage dans l’espace et dans le temps pour exprimer la richesse d’un patrimoine.

Et pour la clôture, une soirée poésie et spoken words a vu défiler poètes marocains, iraniens, grecs, caribéens et néerlandais,  pour fêter ensemble les mots, l’amour et le Maroc.