Rawafid, le festival s’est encore bonifié pour le public de Laà¢youne

Rawafid Azawane s’est tenu du 14 au 17 novembre à  Laà¢youne.
Trois sites, 200 artistes, 35 concerts, près de 300 000 spectateurs.
Une grande diversité de styles et de sonorités.

A l’annonce du transfert du festival Rawafid de son terreau natal, Casablanca, vers le sol de Laâyoune, on s’est dit qu’il allait fatalement s’étioler. La ville se trouvant au diable vauvert, rares seraient les personnes à s’y déplacer pour la circonstance.
D’autant que ce symbole, cher au cœur des Marocains, manque cruellement d’agrément. Monotone, monocorde, monochrome, Laâyoune secrète l’ennui. Et comme le chant hassani y règne manifestement sans partage, on promettait un bide retentissant aux multiples autres musiques programmées. Force est d’avouer qu’on était dans l’erreur. L’édition 2007 a attiré quelque 300 000 visiteurs en quatre jours. Et dès la soirée d’ouverture, il était clair que la suivante n’aurait rien à lui envier. Aucun artiste ne manquait à l’appel, des dizaines de journalistes avaient surmonté plusieurs heures de veille pour être présents, et la ministre de la culture, Touria Jabrane, avait tenu à honorer de sa présence Rawafid au détriment du Festival international du film de Marrakech. Quant au public, il ne cessait de déferler en masse sur la place du Méchouar, lieu désigné pour la soirée d’ouverture.

La chanson hassanie, fort prisée à Laâyoune, a ouvert le bal
Spectacle saisissant. Celui d’une valse de mlahfat, ces drapés chatoyants qui rehaussent la beauté naturelle des Sahraouies, et d’un vol de darraât, vêtements masculins amples à souhait. Les uns et les autres se tenant à distance respectueuse. Car à Laâyoune, hommes et femmes ne se mélangent pas en public. Séparés spatialement, ils sont unis dans un même désir de musique. Pour peu que celle-ci les comble, ils manifestent leur joie, les hommes discrètement, les femmes bruyamment, en donnant de la voix, en poussant des youyous et en trépignant.
Et c’est dans une ambiance délirante qu’est reçu le Mauritanien Mahfoud Ould Babajeddou, un des fleurons de la chanson hassanie, dont le caractère langoureux enflamme le Sahara marocain et le nord de la Mauritanie.
On se dit qu’après le passage de son idole, le public sahraoui aura épuisé tout son enthousiasme et que Samira Bensaid n’en récoltera, au mieux, que des miettes. C’est mal connaître sa capacité d’émerveillement. L’étoile transfuge y était pour beaucoup en affichant son bonheur à enchaîner des bluettes à la sauce égyptienne et des morceaux de bravoure tissés au Maroc, avant son exil volontaire. Quand elle entonna Sabarra, sa première chanson, un doux frémissement mêlé d’émotion jubilatoire parcourut la place. Le ravissement du public fut à son comble lorsque la pimpante chanteuse sortit de son chapeau une reprise tendre de Laâyoune âaniyya de Jil Jilala.
A Laâyoune, la bande Jil Jilala est célèbre pour avoir chanté Laâyoune âaniyya. Aussi fut-elle accueillie par un déluge d’ovations, dont ils se montrèrent dignes, en se surpassant sur scène. Rarement on avait vu ce quatuor, qui ne cesse de se défaire et de se refaire, dans une forme aussi olympique, démontrant ainsi qu’on peut avoir incarné tout un pan de la musique des années 70 et être encore capable d’enfiévrer. Et les spectateurs lui exprimaient leur gratitude de les avoir replongés en ces temps des fleurs où l’on ignorait la peur malgré les orages menaçants.
Mahfoud Ould Babajeddou, Samira Bensaïd et Jil Jilala constituèrent les moments forts de la soirée d’ouverture. Saint Domingo (Espagne) et Cairo Sonic (Egypte) ne déméritèrent pas non plus. Ils eurent droit aux mêmes égards de la part d’un public estimé entre 60 000 et 70 000 spectateurs. Tout au long du festival, aucun des trois sites, le Mechouar, El Marsa et Oum Essaad ne désemplissait.

L’alternance des genres musicaux est l’une des forces de Rawafid Azawane
Il faut croire que les concepteurs de Rawafid eurent le nez creux en élargissant une manifestation initialement dévolue aux artistes marocains de l’étranger à différentes musiques, sans exclusive. Un éclectisme de meilleur aloi, si l’on en juge aussi bien par l’affluence étonnante en cette contrée éloignée que par l’attitude exaltée des foules.
De fait, on pensait que la chanson hassanie, pour des raisons évidentes, éclabousserait toutes les autres musiques offertes à entendre. On fut agréablement surpris de constater que celles-ci autant que celle-là passèrent la rampe. Leïla El Gouchi, avec ses variations sur l’amour, plutôt tendance malheureux, fit mieux que plaire, elle séduisit. Le mélange des genres et des styles, pratiqué par les facétieux autant que coléreux Hoba Hoba Spirit, procura un plaisir décoiffant. La troupe Abidat Erma imposa à la foule des gigues étourdissantes. L’orchestre Daoudia mit carrément le feu à la scène. Le reste était à l’avenant, souvent entraînant.
Tard dans la soirée du lundi 17 novembre s’éteignirent les feux de ce banquet musical, sur une note radieuse, celle apportée par la chanson printanière du Tunisien Saber Robaâi. On ne pouvait pas mieux conclure une rencontre si talentueuse.