Ramadan, encore une belle récolte de navets à  la télé

A chaque Ramadan, les deux chaînes nationales promettent au téléspectateur monts et merveilles humoristiques, pour lui fourguer au final des Å“uvres médiocres. Cette année, les sitcoms ont été d’une insondable nullité, poussant certains à  s’interroger sur les critères de sélection des comités de lecture. Une question que la Haca devrait peut-être également se poser.

Tollé général et cris d’indignation à  fendre les tympans les plus immunisés. L’objet d’un tel tohu-bohu? La télévision, convaincue de tromperie sur une marchandise précédée d’un véritable cirque promotionnel. Il s’agit de ces produits cathodiques ramadaniens, sur lesquels les Marocains se jettent avec gourmandise à  la rupture du jeûne, et qui se sont avérés, encore une fois, impropres à  la consommation. Aussi, critiques, journalistes et téléspectateurs, en chÅ“ur, ont-ils planté des fagots de banderilles dans le dos des responsables de chaà®nes. Il n’y a pas de quoi rire, tant le chef d’inculpation est gravissime. Si cela ne tenait qu’à  une «simple» défaillance des préposés aux divertissements, on aurait avalé la pilule en attendant des lendemains meilleurs, mais il se trouve que, préoccupée seulement de racoler l’annonceur, la télévision fait peu de cas de la satisfaction du téléspectateur.

«Ces gens-là  se moquent de nous, c’est sûr. Pis, ils nous méprisent. Ils nous servent jusqu’à  la nausée des plats insipides, croyant que nous sommes suffisamment bêtes pour nous en contenter. Le malheur, c’est que c’est avec notre argent qu’ils se permettent de nous traiter ainsi», s’insurge Abderrahim, chômeur et télévore. Le reste de l’année, le téléspectateur se soucie peu du mépris dans lequel il est tenu, les chaà®nes étrangères faisant office de produits de substitution heureux. Mais quand sonnent les trompettes de Ramadan, un irrésistible tropisme attire le téléphage dans les bras de la télévision marocaine. Il veut regarder marocain, comme il mange marocain, exclusivement. Souvent, il reste sur sa faim, car les fruits proposés tiennent rarement la promesse des fleurs étalées dans les bandes-annonces. C’est devenu une fatalité, contre laquelle les plumes trempées dans le vitriol ne peuvent rien. D’autant que les éreintement légitimes glissent sur les destinataires comme l’eau sur les plumes d’un canard. A l’abri dans leur tour d’ivoire, ils laissent l’orage passer et remettent le piteux couvert de Ramadan en Ramadan.

Le rire étant le propre du jeûneur rompant le jeûne, ce dernier est à  l’affût de spectacles susceptibles de lui faire dilater la rate. Cette année, les deux chaà®nes prétendent lui en offrir en quantité non négligeable. Mais abondance ne rimant pas toujours avec qualité, les divertissements vantés sont tout ce qu’on veut sauf gondolants, soutiennent la plupart des observateurs. Jugement sévère, qui appelle quelques nuances, si ténues soient-elles. Le mieux serait de juger sur pièces.

«Mazmazelle Kamélia», sitcom retenue puis écartée pour d’obscures raisons
A tout seigneur tout honneur, commençons par Al Oula. C’est par une facétie, dont l’austère maison n’est pas coutumière, qu’elle s’illustre aux abords du mois sacré. De fait, elle avait programmé, en prélude de chaque soirée, une rare friandise, mitonnée par l’inénarrable Narjiss Nejjar, dont le téléspectateur lui en aurait dit des nouvelles. Bref, avec Mazmazelle Kamélia – c’est le titre floral de la sitcom – il allait voir ce qu’il allait voir, et surtout il allait se payer une pinte de bon sang. Au premier jour, coup de théâtre : pas la moindre jupette de l’impayable nymphette sur la petite lucarne. Renseignements pris, il s’est avéré que le divertissement avait été évincé car jugé non regardable. Pourtant, la chaà®ne avait écrit dans son dossier de presse : «S’enchaà®nent au fil des épisodes des situations aussi hilarantes qu’improbables qui feront incontestablement de Mazmazelle Kamélia le rendez-vous à  ne pas rater ce Ramadan». Alors, de deux choses l’une. Soit Al Oula a donné son accord à  la diffusion de la sitcom avant que son comité de lecture ne l’ait examinée, pour se raviser une fois que celui-ci l’eut rejetée, soit le comité de lecture a bien donné son aval, mais la chaà®ne a cédé à  la pression des gardiens de la morale, décrétant le spectacle attentatoire à  leur conception de la pudeur. Rappelons que Mazmazelle Kamélia met en scène un jeune demandeur d’emploi sans cesse éconduit qui, dans l’espoir de décrocher un boulot de ménagère, se déguise en jeune fille. Un travesti, voilà  de quoi donner des boutons aux prudes.

Mazmazelle Kamélia immolée sur l’autel de la pudibonderie, Al Oula la remplaça au débotté par Chrikti Mouchkilti, qui devait meubler les débuts de soirée de la deuxième quinzaine de Ramadan. On aura compris que cette prétendue sitcom n’était pas entièrement prête et que la plupart de ses épisodes ont été troussés à  la va-vite. Surfant sur un thème galvaudé (des employés qui se partagent l’héritage d’un hôtel), elle se révèle poussive, insipide. La mise en scène en est paresseuse, le jeu d’acteurs est à  mourir de rire (sans le faire exprès). Interdit d’étalage de ses pitreries et autres effets de bouche, Abdelkhalek Fahid est complètement à  côté de la plaque. Mohamed Elbastaoui, souvent à  l’aise dans ses bottes de bouseux jaloux de sa terre, paraà®t égaré dans les murs d’un bâtiment chic. Sanaa Akroud et Najat Elwafi, qui jouent les utilités, déjouent avec un zèle pathétique. Les vannes éculées se succèdent dans Chrikti Mouchkilti, sans parvenir à  faire frémir les zygomatiques du moindre téléspectateur.

De Al Oula à  2M, on tombe de Charybde en Scylla
Et l’on se console de cet interminable désagrément par le one-man-show de l’incomparable Hassan El Fed. Dans Tit Swit, l’humoriste, tel un Desproges au mieux de sa forme, donne toute la mesure de son talent de dégommage des arrogants, des icônes cathodiques, des chapons qui se prennent pour des aigles et de la bêtise crasse des «braves gens». L’ensemble est concentré, piquant, juste, sans longueur ni mièvrerie. Malheureusement, comme toutes les bonnes choses, ce bonheur d’expression humoristique ne dure pas longtemps. Deux minutes à  peine. Aux nostalgiques, une remontée de la mémoire est permise, grâce à  Dehk Lwala, qui exhume l’humour d’un autre âge. Les retrouvailles avec les duos Qechbal ou Zeroual, Dassoukine et Zaâri, Ajil et Foulane, Bziz ou BazÂ… ne manquent pas d’attraits pour ceux qui n’ont plus vingt ans. Les plus jeunes rient sous cape de les voir ainsi se bidonner devant des «vieilleries». Mohamed El Jem en serait-il une ? En tout cas, son spectacle, en forme de parodie de talk-show, passe difficilement la rampe. Ni ses mimiques déjà  vues et revues, ni ses jeux de mots approximatifs, ni sa gestuelle gauche ne font se gondoler. Mais il a ses inconditionnels, grand bien leur fasse.

De Al Oula à  2M, on tombe de Charybde en Scylla. On s’étonnait que la chaà®ne, contrairement à  son habitude, n’ait pas dévoilé, à  grand renfort de formules superlatives, son programme ramadanien. Maintenant, on sait pourquoi : ce dernier laisse à  désirer, pour rester poli. En guise d’apéritif, une resucée de comédies égyptiennes autrement plus alléchantes, nommée Abderraouf Lantrite, au long de laquelle un jeune retraité empoisonne l’existence de ses proches et de ses amis. Pourquoi pas ? A condition que le scénario soit ciselé, les dialogues soutenus, les personnages bien campés. Rien de tout cela dans cette série laborieuse, truffée de platitudes, de clichés et de poncifs. Dans laquelle Abderrahim Tounsi, alias Abderraouf, traà®ne péniblement son habit d’Arlequin. Remis en selle grâce à  l’hommage impromptu qui lui fut rendu par Jamel Debbouze, lors de l’ouverture de la dernière édition du Festival de Marrakech, le comique ne peut se défaire de son personnage d’idiot du village qui déclenche les catastrophes. Or, ce genre ne fait plus recette. Et les gesticulations du pauvre Abderraouf sont d’une cocasserie à  faire rire à  ses dépens. Circulez, y’a rien à  voir.

Quant à  Caméra Noujoum, qui prend le relais de Abderraouf Lantrite, il faut être drôlement affamé pour s’en payer une tranche. Dans leur volonté de piéger leurs invités, Rachid et Hicham tombent dans le panneau de la facilité. Leurs gags rassis, leurs plaisanteries douteuses et leur chahutage de mauvais goût ne dérident personne.

On a laissé le pire pour la fin. Il s’appelle El Aouni et c’est une comédie de situation, écrite par Saà¯d Naciri, réalisée par Mohamed Lichir et interprétée par une pléiade d’acteurs rarement réunis. Et pourtant, au regard de El Aouni 2, El Aouni 1, abondamment incendié durant le Ramadan dernier, peut être considéré comme un chef-d’Å“uvre absolu. C’est dire ! De personnages mal définis en caricatures pesantes, la sitcom finit par se diluer dans la vulgarité clinquante qu’elle entend dénoncer. La famille unie dans ses déchirements ressemble à  une basse-cour o๠dindons de la farce, paons chatoyants et oies déplumées caquètent à  qui mieux-mieux, au point d’assourdir le téléspectateur. Dans le naufrage, seuls Saà¯d Naciri, Fadila Benmoussa et le bébé parlant surnagent. Rompue aux rôles dramatiques, Siham Assif manifeste sur scène une gaieté aussi contagieuse que celle d’une rangée de merlans qui se mordent la queue. Amina Rachid s’est trop enfermée dans son rôle de vioque vénéneuse qu’elle parodie à  répétition. Hammadi Ammor n’est plus que l’ombre de l’épée qu’il fut. D’ailleurs, il semble se satisfaire de miettes. Enfin, Salaheddine Benmoussa est utilisé à  contre-emploi, sa prestation en pâtit. Reste Abdellah Lamrani qui, lui, réussit la prouesse d’être présent tout en demeurant inaperçu. En football, on appelle cela un joueur transparent. Ce n’est pas du jeu.

Réalisateurs, scénaristes et acteurs ont failli dans leur mission d’amuser le public. La question qui se pose est de savoir pourquoi les Å“uvres – le terme est inadéquat – auxquelles ils ont participé ont été choisies au détriment d’autres mieux élaborées. Comment le choix a-t-il été fait ? Par qui ? Sur la base de quels critères ?

Nous n’irons pas jusqu’à  évoquer, comme l’ont fait certains organes de presse, d’éventuels pots-de-vin versés aux membres des comités de lecture, mais il y a vraiment de quoi s’interroger. Les membres de la Haca devraient se pencher sur la question.