Radia Lahlou irradie à  la CMOOA

« Immersion » est la toute première exposition de Radia Lahlou, visible (et palpable) jusqu’au 22 février à  la Compagnie marocaine des oeuvres et objets d’art (CMOOA). L’architecte et artiste y dévoile douze bustes interactifs et intrigants.

Un torse bleu «Facebook» rutilant vous accueille et vous sidère quelque peu. Approchez-vous, tâtez les beaux pectoraux bien saillants, scrutez-les, vous y trouverez sûrement le Super-héros de votre enfance. Spiderman vous laisse de marbre ? Les Fantastic Four ne vous disent rien qui vaille ? Peut-être Hulk vous parlera-t-il, alors. Baissez-vous, cherchez-le sur les abdominaux, tout près du Punisher et de Wonder Woman, voilà, c’est ça, juste au-dessus de la manette de Play Station qui, posée là, ressemble étrangement à une paire de… Euh, disons, pour n’offusquer personne, à l’entrejambe d’un garçon.

«On dit que les hommes sont de grands enfants», sourit Radia Lahlou. «Les bustes masculins sont plus caricaturaux que les féminins, j’y force un peu le trait, c’est fait exprès». Munie d’une Nintendo DS (Qui marche, avis aux Gamers), cette installation-là, nous dit la brochure de l’exposition, dévoile «l’infantilisation dans laquelle baigne une génération trop connectée aux différents mondes virtuels en lieu et place de la “vraie vie”».

Avancez un peu. Vous voilà face au Machiavel de l’artiste, un Prince de la finance. «I’ve got the power», claironne le buste tapissé d’articles du Herald Tribune et incrusté dans une somptueuse carte de paiement American Express. Si vous venez de voir Le Loup de Wall Street, ce torse-là, bouffi d’arrogance, vous restera en travers de la gorge. Comme nous, vous repenserez peut-être à ces dernières révélations de l’ONG Oxfam, vous maudirez de toutes vos forces ce monde écœurant de cynisme où 85 individus possèdent à eux seuls autant de richesses que la moitié de l’Humanité. «De nos jours, la moralité est volontiers escamotée face aux enjeux économiques des plus puissants. Je dénonce cet état de fait, cette dérive du système mais sans pour autant tomber dans le cliché. Je veux transcender les préjugés, gratter le vernis, voir ce qui se cache derrière la façade, le lustre des apparences», prévient l’artiste. Encore un petit tour du côté des hommes, car il n’y a pas que le joueur accro aux réseaux sociaux ou aux graphiques du Dow Jones dans l’Immersion de Radia Lahlou. Crésus et Narcisse sont là aussi, ils exhibent orgueilleusement leurs cigares cubains, leurs vêtements et accessoires de luxe, leurs plumes de paon. «L’exercice du pouvoir comme une fin en soi est, selon moi, plutôt une caractéristique masculine. Alors que pour les femmes, ce n’est le plus souvent qu’un moyen… De survie ou pour changer leurs conditions de vie, par exemple».

Une expérience sensorielle

Venons-en à ces dames, car on ne peut pas dire qu’elles soient sous-représentées. Fragiles, toutes-puissantes, sensibles, batailleuses, futiles, consommatrices effrénées, militantes, tout cela à la fois… Sept des douze installations exposées à la galerie de la CMOOA incarnent la femme dans toute sa complexité. Enroulée de mètres rubans multicolores, entourée de miroirs et de Unes racoleuses de magazines (de magasins, devrions-nous dire) féminins, l’installation Maniac se penche sur cette servitude nouvelle, savamment distillée dans les discours publicitaires, cette aliénation sournoise qui remplace désormais la bonne vieille oppression d’antan : la «tyrannie du look», l’extrême maigreur érigée en canon de beauté absolu, au prix de la santé, au mépris de la raison…

Le culte de la féminité formatée, à mille lieues de celle qu’arbore fièrement Radia Lahlou, de la guerrière qui prend d’assaut la place Tahrir pour réclamer ses droits (Installation Transformers), à celle qui, comme Benazir Bhutto, Malala Yousafzai ou Angela Merkel, rafle la couverture du Time Magazine, incarnant «l’homme de l’année». (The Invincibles).

«J’ai choisi l’installation artistique car elle me permet d’aborder mes thèmes de prédilection de manière concrète, cela me ressemble davantage», explique l’artiste, peu portée sur l’abstraction. Manipuler toutes sortes de matériaux, mélanger hardiment inox brossé, plexiglas coupé au laser, bois, étain, tissus, papier, cuir, feuille d’or, gazon artificiel, les travailler sans relâche, un peu comme une maquette, voilà ce qui passionne la jeune artiste. «Douze années d’architecture, ça ne se balaie pas d’un revers de main. Les œuvres de Radia sont fortement imprégnées par son expérience professionnelle, de par leur sens très aigu du détail, leur finition aboutie, minutieuse», affirme Hicham Daoudi, le fondateur de la CMOOA.
Une première œuvre audacieuse, un art à toucher, contempler, sentir, écouter. Pour les esprits avides d’expériences nouvelles.