Que devient Mehdi Qotbi ?

Après près de quatre décennies passées en France, le peintre et ambassadeur officieux
du Maroc «en Occident» est rentré au bercail il y a quelques mois. Peintre assailli
de commandes, conseiller culturel, consultant et bientôt créateur de mode, Mehdi Qotbi
n’a pas pour autant cessé son activité de lobbyiste pour le Maroc.

«Moi aussi, j’ai eu faim», murmure Mehdi Qotbi en glissant discrètement une substantielle obole dans la main d’un pauvre hère. Il a beau rouler carrosse, hanter les restaurants huppés, tutoyer les puissants, il ne parvient pas à exorciser son enfance endolorie par les coups du sort. La séparation de ses parents, le sentiment de l’abandon, la mal-vie, le dénuement et l’errance furent son lot. A l’école, il s’évadait de l’ennui en des rêves gorgés de grandeurs et de richesse. L’uniforme le fascinait, il accéda, grâce à l’intercession fortuite de Mahjoubi Ahardan, ministre de la défense à l’époque, au Lycée militaire de Kénitra. Les armes ne l’enchantèrent pas, mais il se découvrit une vocation pour la peinture. Alors, il déserta pour aller nulle part. Il tomba, un jour, par hasard, sur Jilali Gharbaoui, qui s’engoua pour ses œuvres. Avec un tel adoubement, Qotbi se persuada de son talent naissant.

Ce serait par la peinture que viendrait son salut. Il fallait qu’il ponçat sa vocation. Un séjour aux Beaux-Arts de Toulouse acheva son apprentissage. A la sortie, un destin exceptionnel le guettait. Au fil des ans, il se révélait un peintre de talent. Sa cote montait, son œuvre séduisait, ainsi que le confirma l’ouvrage collectif, Mehdi Qotbi. Le voyage de l’écriture (Somogy, 120 pages, 2004). La suite semblait écrite : la reconnaissance, la consécration, les grandeurs d’établissement, les honneurs et le bonheur. «Grâce à Dieu qui a mis sur mon chemin tourmenté des hommes et des femmes qui ont cru en moi», remercie ce miraculé de la vie.

La Vie éco : Vous n’êtes pas né coiffé et vous voilà un quinquagénaire comblé, peut-on parler à votre propos d’un conte de fées ?
Mehdi Qotbi : Absolument ! Bien que les fées ne se soient pas penchées sur mon berceau et que j’aie eu une jeunesse malheureuse, j’ai fini par conquérir une destinée heureuse, grâce à Dieu. Et, de ce fait, ma vie s’apparente à un conte de fées. Du reste, des éditeurs français ou marocains, informés de mon histoire, ne cessent de pousser à la roue pour que j’en fasse un livre.

Alors, qu’attendez-vous pour exaucer ce vœu ?
De me sentir prêt. Mon histoire est, de l’avis unanime, passionnante, et, étant de nature exigeante, je tiens à ce que le livre qui la conterait soit à son diapason. Or, je suis un homme qui s’est cultivé sur le tas et sur le tard. Grâce à la fréquentation assidue des livres et celle gratifiante des auteurs les plus emblématiques. J’ai eu la chance de faire la connaissance de Louis Aragon, l’un des fondateurs du surréalisme, et d’Octavio Paz, Prix Nobel de littérature 1990, d’entretenir des liens d’amitié avec de grands écrivains tels François Nourrissier, Léopold Sédar Senghor ou Yves Bonnefoy, de dialoguer avec les écritures d’une vingtaine de fines plumes, dont Aimé Césaire, et d’inspirer, en tant que peintre, quelques pages radieuses à des personnes aussi différentes qu’Hélène Cixous, Edouard Glissant, Daniel Rondeau ou Jacques Derrida. Pour autant, rien ne sert de courir, il faut partir à point, je n’entamerai ma biographie que lorsqu’elle aura suffisamment mûri dans mon intime.

Avoir côtoyé toutes ces gloires, c’est un épisode palpitant de votre conte de fées ?
Et comment ! D’ailleurs, l’expression «conte de fées» me semble un euphémisme. Quand une personne qui a grandi dans le quartier Taqaddoum de Rabat, une fois parvenue à l’âge adulte, se fait arrêter dans la rue par des passants juste désireux de la remercier pour ce qu’elle fait pour le pays, cela tient du miracle.

Vous êtes tout à la fois peintre, passeur entre le Maroc et une partie de l’Occident, conseiller culturel et consultant. Comment vous en sortez-vous ?
Il n’y a pas de recette spécifique. J’observe une règle de conduite qui se décline en ponctualité, gestion rationnelle du temps et souci d’aller à l’essentiel.

Parmi les activités que vous menez de front, quelle est celle qui vous stimule le plus ?
La peinture, bien sûr. Elle m’habite, elle est ma respiration et ma raison d’être. Au rebours de ce que d’aucuns prétendaient il y a quelques années, je n’ai jamais cessé de peindre. Je peins sans relâche.

Votre peinture est-elle demandée ?
Je vous répondrais, modestie mise à part, que je croule sous les commandes. Je viens de livrer des œuvres à plusieurs institutions publiques et privées. Et là, je vais mettre la première touche à une importante commande de l’ONCF pour la nouvelle gare de Marrakech. J’en suis ravi pour la bonne raison que l’architecte, qui est un des deux fils du peintre Mohamed Melehi, a eu l’idée géniale de faire incruster les toiles dans la chair des colonnes érigées.

Vous êtes un artiste d’un genre particulier. Les peintres s’enferment dans une retraite mutique pour accomplir leur œuvre, alors que vous, vous êtes constamment entre deux trains, deux avions, deux continents… ?
L’artiste qui s’isole du monde est une image d’Epinal qui n’a plus cours depuis belle lurette. Pablo Picasso, au siècle dernier, avait saisi tout le parti qu’il pouvait tirer de sa présence sur la place publique. L’artiste ne peut être un spectateur passif mais est un acteur engagé sur tous les fronts. Il donne de la voix, témoigne et fait preuve de solidarité. Sans celle-ci, le lien social s’effrite. En ce qui me concerne, j’en ai bénéficié abondamment et je me fais un devoir de soutenir ceux qui sont dans le besoin.

A cet égard, il faut savoir gré à Sa Majesté Mohammed VI, d’avoir rétabli, par les actes, les gestes et l’exemple, cette culture de la solidarité longtemps perdue. Nous ne sommes pas un pays riche, notre véritable richesse ce sont les hommes. Il importe qu’ils se serrent les coudes pour que nous puissions avancer.

Vous êtiez installé en France, on vous voyait épanoui, comblé, couvert d’honneurs, puis un jour, sans crier gare, vous avez décidé de revenir dans votre pays natal. Quelle mouche vous a piqué ?
Cela m’a paru soudainement une nécessité intérieure, impérieuse, un désir irrépressible. J’observe que je ne suis pas un cas isolé. De plus en plus, ainsi que le confortent les sondages, des expatriés ne résistent pas à l’appel de leur sol natal. En raison des multiples mutations de la société marocaine, du vent de liberté qui se lève, de l’ancrage du régime dans la démocratie. Bref, le Maroc a chassé ses vieux démons, se recrée lentement mais sûrement, se construit pas à pas. Alors, mes compagnons et moi avons bâti des choses en France, aujourd’hui, nous sommes revenus pour apporter modestement notre pierre à l’édifice marocain en construction.

N’y a-t-il pas d’autres motifs qui vous auraient conduit à quitter votre pays d’adoption ?
En effet, il y a une raison que je pourrais exprimer ainsi, si vous le permettez : il y a eu un éclair, qui m’a fugitivement ébloui. Dans ma naïveté, je l’avais cru durable, oubliant qu’un éclair est souvent annonciateur d’orage imminent. Je lui avais accordé plus d’importance qu’il ne le méritait. Je m’étais leurré.

Est-ce à dire que vous avez rompu les amarres avec la France ?
Il n’en est pas question, tant que je me sens parfaitement bien dans ma situation. Le Maroc m’a gratifié de racines, sans lesquelles je serais déboussolé, la France m’a donné des ailes, grâce auxquelles j’ai pu prendre un certain essor. Je continuerai à servir ces deux pays, à contribuer à leur entente et à leur harmonie.

En France, quelles sont les sensibilités politiques avec lesquelles vous êtes en affinité ?
Les partis démocratiques sans exclusive. Je peux m’enorgueillir du lien privilégié que j’ai noué avec Brice Hortefeux, futur Premier ministre de Nicolas Sarkory si celui-ci est élu président. C’est grâce à cette amitié que fut possible le voyage de Sarkozy au Maroc. Et si Jean-Marc Ayrauld, le président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, est venu au Maroc pour en constater l’évolution, c’est bien au nom de l’amitié qui nous lie.

On avait longtemps épilogué sur un rendez-vous manqué avec Ségolène Royal, qui aurait compromis le lancement d’un projet ambitieux au Maroc. Quel est le fin mot de cette histoire ?
Effectivement, on m’avait accusé de n’avoir pas bien mené cette affaire, alors que je n’y suis pour rien. C’est par l’entremise de mon ami André Valini que j’ai pu accéder à Mme Royal pour la convaincre de venir au Maroc. Elle y était tout à fait disposée. Il fallait seulement attendre le dénouement du référendum européen. Comme il ne fut pas à l’avantage des partisans du oui, il y a eu des remous dans le camp socialiste. Ensuite, il y a eu les primaires, puis la campagne présidentielle. Ce qui fait que Ségolène Royal n’a jamais pu honorer son engagement.

A droite comme à gauche, vous disposez de solides relations, et au centre ?
J’en dispose aussi. Ce qui a poussé François Bayrou, en vue des avant-dernières élections européennes, à me proposer de figurer sur sa liste. J’ai décliné l’offre.

Vous rentrez au Maroc et vous vous découvrez une vocation de designer, puisque vous vous lancez dans la mode, c’est bien ça ?
Pas exactement. Je ne suis pas néophyte en la matière, puisque j’ai déjà travaillé avec des grandes marques comme Boucheron et Chaumet dans la joaillerie. Il y a eu une montre signée Qotbi, et aussi des boutons de manchettes, des carrés de soie et des cravates. En dessinant des objets, je n’ai fait que suivre l’exemple de Pablo Picasso, qui n’hésitait pas à en faire autant pour les assiettes. Il y a peu, un jeune entrepreneur m’a offert d’inscrire mon label sur des vêtements, des parfums et des cosmétiques. J’ai accepté. Voilà.