Qotbi, le virtuose des arabesques, expose à  Casa

Il suscite la sympathie des uns, agace les autres, mais, pour tous, Mehdi Qotbi est un peintre impressionnant, dont les Å“uvres visitent les musées les plus prestigieux, les collections les plus exigeantes. A l’occasion de son exposition à  la galerie casablancaise Venise Cadre
(du 15 avril au 17 mai), nous retraçons l’itinéraire d’un artiste qui excelle dans tout ce qu’il touche.

Peintre abondamment sollicité, créateur inspiré d’une ligne de bijoux, conseiller auprès de la Fondation Ona et auteur à ses moments perdus (il publiera son autobiographie en juin prochain), Mehdi Qotbi est un touche-à-tout de talent voué à une infinie bougeotte. Ainsi, il passe le plus clair de son temps à courir d’une activité à l’autre, d’un lieu à l’autre, comme s’il se faisait un devoir de rattraper ce temps cruellement perdu par la faute d’une enfance volée et d’une adolescence désastreuse.

Bien que débordé, Mehdi Qotbi cultive cette qualité peu répandue sous nos climats : l’exactitude. Ce mercredi-là, il se présente à l’heure convenue, tout sourire, et la tape amicale généreusement distribuée. Les effusions font partie de ce personnage encore émerveillé d’être revenu de si loin. Les confessions aussi. Qotbi est disert. Il aime à se raconter. Non par orgueil d’avoir vaincu un destin qui lui était contraire, mais pour en conjurer les mauvaises ombres. Du reste, il ne se reconnaît aucun mérite dans cette fortune qui lui sourit après l’avoir longtemps fui. Il en rend grâce à Dieu. Il en bénit le hasard.

Au lycée militaire?, Qotbi s’ennuyait, c’est là, pourtant, qu’il se révéla à lui-même
Le hasard s’est plusieurs fois manifesté dans la vie de Qotbi, en changeant agréablement le cours, à des moments où ce dernier prenait une mauvaise pente. Alors qu’il était esseulé, abandonné à son sort et réduit au désespoir, l’enfant Qotbi fut mis, un jour, en présence de Mahjoubi Aherdane. Attendri par la vivacité du garnement, celui-ci usa de son pouvoir de ministre de la défense pour l’inscrire au très fermé lycée militaire de Kénitra. Cet inattendu revirement du destin avait tout lieu de réjouir Mehdi. Il en remercia le Ciel. Mais très vite, il dut déchanter. Il se découvrit une profonde incompatibilité d’humeur avec le moule militaire. Qui plus est, il n’avait pas le physique de l’emploi.

Pourvu d’une petite taille et d’un corps malingre, Qotbi ne pouvait pratiquer aucun des sports dans lesquels ses condisciples se distinguaient. En désespoir de cause, on lui donna à choisir entre le jardinage et le scoutisme pour meubler ses loisirs. Sans doute par paresse, il préféra le scoutisme. Bien lui en prit. Il était à mille lieues de se douter qu’un tel choix allait faire basculer son existence jusque-là automnale. En effet, ceux qui avaient opté pour le scoutisme se sont vu, un jour, inviter à une initiation à la peinture. Tous les camarades de Qotbi déclinèrent l’offre. Lui, en revanche, se précipita sur les pots de peinture et les pinceaux et se mit à peindre, comme si sa vie en dépendait.

Comme il n’a pas les moyens de s’offrir des pinceaux, il se met à peindre avec les mains
«Auparavant, je n’entendais rien à la peinture. Je n’en connaissais pas même l’odeur. Je n’y avais jamais touché. Mais ce jour-là, j’ai senti une force irrésistible me poussant à m’emparer des pots de peinture et des pinceaux. Et c’est cette même force qui guida mes mains», confie-t-il. A la contemplation du fruit de sa première tentative picturale, il manqua tomber à la renverse. Ses camarades n’en crurent pas leurs yeux. Ils le couvrirent d’éloges. «Au lycée militaire, j’étais plutôt un cancre. J’étais tenu pour quantité négligeable dont on ne s’apercevait même pas. Et voilà, grâce à ce miracle, que le regard des autres sur moi s’était mis à changer du tout au tout. J’ai vu dans cela un signe du Ciel et j’ai résolu de me sauver par la peinture».

C’est probablement ce même Ciel qui lui suggéra de se transformer en passe-muraille et de déserter le lycée militaire afin que sa volonté fût accomplie. En tout cas, il se retrouva à la rue, sans feu ni lieu, forcé de s’accommoder de boulots sans lendemain pour survivre. Ce qui ne l’empêchait pas de peindre avec frénésie et fièvre. «Je ne mangeais pas toujours à ma faim. Cela ne me dérangeait pas, tant que je pouvais assouvir mon appétit de peinture. Et comme je n’avais pas les moyens de m’offrir des pinceaux, je peignais à l’aide de mes mains», raconte-t-il.

Nous sommes en 1969. Mehdi Qotbi a 18 ans et d’énormes ambitions picturales. A l’époque, Jilali Gharbaoui est au sommet de son art novateur. Il demande à le rencontrer, histoire de s’assurer qu’il est sur la bonne voie. Qotbi lui présente alors deux tableaux qu’il avait peints la nuit précédente. La verve de l’apprenti étonne le maître, qui lui fait écouler les deux toiles à raisons de 20 DH chacune. Aux yeux de l’impécunieux, la somme est considérable. Il l’engage jusqu’au dernier sou dans l’achat de tubes de peinture et de pinceaux. Plus tard, le directeur du quotidien du soir, la Vigie, lui donne rendez-vous. Flatté, il s’y rend. Pour apprendre qu’il est convié à exposer ses œuvres avec un groupe qui se fait appeler «Les amis des arts». Première exposition, premiers pas de Qotbi sur la scène artistique, début d’une carrière.

A Toulouse, il fut le plus jeune lauréat des Beaux-Arts
Mais Mehdi Qotbi ne se sent pas encore prêt. Certes, il a été adoubé par les grands maîtres, il lui manque, cependant, ce je ne sais quoi qui fait d’un tableau non pas un produit mais une œuvre. Alors il s’inscrit aux Beaux-Arts de Rabat, fréquente assidûment le milieu artistique, fraye avec les coopérants auxquels il vend ses toiles. Son ciel commence à s’éclaircir. C’est à d’autres cieux qu’il aspire. Il jette son dévolu sur le pays de Léonard de Vinci pour parfaire sa maîtrise de la peinture. L’ambassadeur d’Italie au Maroc l’en dissuade. Sans le bachot, pas moyen d’accéder aux écoles italiennes. La France, en revanche, n’a pas ce scrupule. Et pour l’encourager à franchir le pas, le diplomate lui tend un billet de cent dirhams.

«Grâce à cet argent, j’ai pu partager les frais du voyage en voiture avec quatre autres personnes. Mais il ne me restait plus un dirham pour manger. Mes compagnons me faisaient obligeamment profiter de leurs repas», se souvient Mehdi Qotbi. Arrivée sur le sol français le 1er septembre 1969, le jour de la Révolution libyenne. Cap sur Paris. Désenchantement à l’arrivée. La ville-lumière est étincelante, mais pas suffisamment chaleureuse au gré de l’artiste. Or, de chaleur humaine, il est assoiffé.

Il ne lui reste plus qu’à changer d’air. Celui de Toulouse lui paraît infiniment plus grisant. Il frappe à la porte des Beaux-Arts de la cité des Violettes, y est reçu, en ressort, deux ans après, diplôme en poche. «J’ai été le plus jeune lauréat dans l’histoire des Beaux-Arts. C’est quand même extraordinaire pour quelqu’un qui a toujours été médiocre à l’école», affirme-t-il fièrement.

Deux ans à Toulouse, fructueux comme impécunieux. Heureusement, il y a les Franciscains qui lui offrent le gîte et le couvert. Qotbi loue leur générosité, sans laquelle il aurait abandonné. A l’issue de son cursus, il s’improvise colleur d’affiches, avant d’être sollicité par les galeries toulousaines, où il fait sensation par son art prodigieux de la lettre. Car ce fervent de l’immense Jean Auguste Dominique Ingres, virtuose des arabesques ondulantes du corps féminin, et de Claude Monet, précurseur de l’impressionnisme, est un féru de la calligraphie. Pour autant, sa peinture ne saurait être qualifiée de calligraphique, tant la lettre qu’il sertit est évidée de sa littéralité, de sorte qu’elle se métamorphose en simple trace. D’où ce fourmillement de signes in-signifiants qui envahissent la toile, lui conférant une musicalité et un rythme, dont on est irrésistiblement admiratif.

«Non, ce n’est pas une langue, c’est la matière d’une langue perçue au pinceau microscope. Il y a une musique visible : le bruit impalpable de la géologie. Le métier à tisser de la lumière. Ce qui deviendra mots dans X millénaires», s’exclame l’écrivaine française Hélène Cixous. Pour s’imprégner de l’art de Qotbi, éclos sous les climats toulousains et mûri sous les lumières parisiennes.