Polémique autour d’une émission suspendue par la SNRT

Le réalisateur Driss Chouika et la SNRT étaient liés par contrat pour la conception
du magazine «Alam Assinima». La chaîne a décidé, début février, d’en arrêter la diffusion. Driss Chouika entend l’attaquer en justice, et les professionnels sont mécontents de la disparition de l’émission alors que le cinéma marocain, à l’heure où il semble décoller enfin, a besoin d’une vitrine.

Driss Chouika est sans conteste une des figures majeures du cinéma et de la télévision. A son compteur, deux longs métrages, Mabrouk (1999) et Le jeu de l’amour (2007) ; une série humoristique, Mawaqif Sakhira (1998) ; un documentaire, Zahra bent jbel (2005) ; sept téléfilms et deux magazines, Zawaya (de 1993 à 2003) et Alam Assinima (depuis le 13 mai 2004).
Né sur les décombres de Zawaya, Alam Assinima, diffusé sur Al Oula tous les jeudis, se présente comme un révélateur de l’actualité cinématographique. D’une durée de vingt-six minutes, le magazine propose au moins quatre modules, dont les contenus varient au gré de l’actualité : reportages sur les tournages, sélection de films, portraits de cinéastes ou d’acteurs, entretiens, histoire du cinéma, zoom sur un métier du cinéma… Au début, Alam Assinima est produit en interne, avec les moyens de la première chaîne. En 2007, celle-ci émet le vœu de le voir produit en externe, c’est-à-dire en prêt-à-diffuser. La société Faouzi Vision se charge alors de fournir le matériel nécessaire, pendant que Driss Chouika et son équipe en assureront la réalisation.
Tout semble baigner quand, au début du mois de février, au lendemain du 158e épisode du magazine, son réalisateur reçoit un appel de la direction de la production de la Une l’avisant de la suspension de Alam Assinima. Pas besoin d’un arrêt sur images pour imaginer la stupeur de l’intéressé. Et pour cause ! Son contrat annuel avec la SNRT a été dûment renouvelé, comme l’atteste la présence de son magazine dans la grille des programmes de 2008. Alors quelle mouche a piqué la chaîne ? Pourquoi cette rupture unilatérale ? Le plus choquant, dans cette ténébreuse affaire, c’est l’attitude affichée par la SNRT, et dont Driss Chouika est en droit de s’offusquer : «Si au moins les responsables de la Une s’étaient donné la peine de justifier leur décision. On aurait discuté, négocié… Mais là, ils se sont contentés de prendre le téléphone pour nous annoncer la mort de notre émission, et la nôtre, par la même occasion, sans nous donner la possibilité de nous défendre. La manière a de quoi surprendre, puis indigner. Et j’en suis indigné».

Sur le motif de la mise au tombeau de Alam Assinima, c’est d’abord le silence radio, du côté de la rue Brihi. Puis, peu à peu, les langues se délient. Par la bouche de son chargé des relations avec la presse, Abderrahim Abou Al Mawahib, la SNRT légitime sa décision par la piètre qualité du produit. Sans aller jusqu’à user de ce dépréciatif, les observateurs s’accordent à reconnaître effectivement que l’émission s’est essoufflée au fil des saisons. Ainsi, Hassan Narais, critique de cinéma, qui nous tient ces propos : «En tant que cinéphile, je suis avec intérêt Alam Assinima, depuis son éclosion. Le souci d’objectivité me pousse à constater que son niveau baisse à mesure que le cinéma marocain, que ce magazine est censé refléter, progresse. Par conséquent, Driss Chouika doit revoir sa copie et présenter une version revue et corrigée de son émission».
Des insuffisances de son magazine, effectivement, Driss Chouika n’est pas le moins conscient. Cependant, il refuse d’en porter le chapeau, pointant du doigt la société de production, à laquelle il s’en prend vivement dans une lettre datée du 15 janvier dernier et adressée à Houcine Faouzi, directeur de Faouzi Vision. Ce dernier, selon M. Chouika, aurait fait l’économie d’un assistant-réalisateur, et remercié le monteur et le caméraman proposés par Chouika. «On se retrouve avec un superman qui cumule les fonctions de caméraman, preneur de son et monteur. Par ailleurs, les problèmes de régie n’ont jamais été réglés, nous avons rarement été défrayés, nos cachets ne sont pas payés régulièrement», poursuit la lettre. Si l’on ajoute foi à la teneur de cette lettre, écrite près d’un mois avant la suspension de Alam Assinima, les défaillances visibles de ce magazine n’incomberaient pas à son réalisateur mais à son producteur. Lequel, à son tour, s’en défend ardemment. A le croire, les griefs de Chouika sont totalement infondés. Il aurait toujours respecté le cahier des charges de la SNRT, assuré la logistique du magazine et fourni son réalisateur en moyens techniques et humains.

Personne ne sait exactement qui a pris la décision
Divergences et ressentiment, décidément, les deux hommes ne font pas la paire. Et c’est au moment où le torchon brûle entre eux que Alam Assinima est mis sur la touche.
Qui est responsable de la décision d’arrêt ? Bien malin qui le saurait exactement. A la première chaîne, on commence par observer la loi du silence. Mais, pressées d’éclairer la lanterne de la presse, la direction de la production et celle de la programmation de la première chaîne, de concert, certifient qu’elles n’ont fait qu’appliquer les directives. Driss Chouika ne semble pas convaincu de cette explication. «Monsieur Laâraïchi est un homme qui honore ses engagements. Il n’aurait jamais rompu arbitrairement un contrat».
Autre son de cloche du côté de Faouzi Vision. Le producteur, en parfaite mésentente avec Chouika, aurait pris sur lui-même de mettre fin à la diffusion de Alam Assinima. En connivence avec la direction de la production, il aurait ourdi l’éviction du réalisateur et poussé le zèle jusqu’à trousser le projet d’un nouveau magazine de cinéma. Vraisemblablement, la chaîne ne l’aurait pas trouvé à son goût. En revanche, elle ne serait pas défavorable à la mouture présentée par un autre cinéaste.
Mais tout cela est conjugué au conditionnel. Chose qui embrouille davantage une affaire mal engagée et bien embarrassante pour la SNRT. Reste que, pour l’heure, la première chaîne ne dispose pas d’une émission sur le cinéma. Ce qui paraît inconcevable venant d’une télévision de service public. Toute la corporation s’en émeut… «Décider d’arrêter le seul magazine de cinéma dont elle pouvait s’enorgueillir relève de l’absurde de la part de la première chaîne. Conserver tant d’émissions inutiles et se débarrasser de la plus suivie par les professionnels et les cinéphiles, la SNRT fait les choses à l’envers», observe le critique de cinéma Noureddine Kachti. Hassan Narais abonde dans ce sens, en ajoutant : «Quelle que soit la facture de Alam Assinima, il faut lui reconnaître le mérite de promouvoir le cinéma marocain. Avec sa disparition, celui-ci perd une vitrine importante». Depuis l’annonce de la suppression du magazine, producteurs, réalisateurs, distributeurs et exploitants des salles sont sur le pont, criant haro sur la SNRT, coupable, par son acte, de desservir la cause du cinéma national.
«Les professionnels du cinéma ne comprennent pas la décision de la SNRT. Surtout à un moment où le cinéma marocain décolle enfin, et donc a plus que jamais besoin d’un magazine qui en reflète les avancées», nous dit Driss Chouika. Passés le premier moment de stupeur, puis de colère, il prend le taureau par les cornes. Le 11 février, il envoie une lettre à Jalal Aouatif, directeur de la production de la chaîne, le sommant de s’expliquer sur sa décision. Jusqu’ici, la lettre est restée sans réponse.

Driss Chouika se considère victime d’un préjudice moral et matériel
Aussi a-t-il résolu de saisir la justice, considérant qu’il est victime d’un double préjudice. Moral et matériel. «J’estime que m’écarter après vingt ans de bons et loyaux services rendus à la chaîne est une grave atteinte à ma dignité. En outre, je me retrouve au chômage à l’âge de 55 ans, privé de ressources, incapable d’assurer la scolarité de mes enfants. A cause d’une décision irréfléchie, par laquelle l’éthique est méprisée».
L’avocat de Chouika, maître Tayeb Alami, préfère patienter avant d’intenter un procès à la SNRT pour rupture abusive de contrat. Il vient d’adresser à la SNRT une demande d’explication de son acte. En cas de non-satisfaction de sa doléance, il poursuivrait en justice la chaîne et réclamerait les dommages et intérêts pour son client. Affaire à suivre.