Plongée dans les affres de la guerre, de l’identité et de l’oubli

Un corps pour penser l’identité et la « panser » aussi, un manifeste teinté de grisaille contre notre monde violent et déshumanisé, un Maroc lointain et mystérieux… Les trois expositions dont nous vous parlons cette semaine sont marquantes à  plus d’un titre.

Fatima Mazmouz est une «Super Oum»

Enceinte jusqu’aux dents, Fatima Mazmouz se photographie sous toutes les coutures, et non, ce n’est pas bêtement narcissique, rassurez-vous, vous êtes ici entre de bonnes mains, loin des «Selfie» suffisants, tristement identiques, à mille lieues des corps trompeurs et béats d’Instagram. Ce corps-là, en pleine gestation, en pleine transformation, «épanoui», s’extasieront les uns, «déformé», penseront les autres, se médite longuement. Quelle image avons-nous du corps féminin, en particulier durant la grossesse ? Que pensons-nous vraiment de cette panse sacralisée, respectée, protégée, mais que, paradoxalement, nous n’hésitons pas à pétrir avec familiarité, à envahir de notre affection, de notre sollicitude, comme si, tout d’un coup, elle appartenait à tous, devenait un bien, une marchandise commune? Dévêtue ou recouverte de drapeaux, déguisée en catcheuse, en déesse ou en modèle de studio photo, l’artiste pare sa grossesse d’atours atypiques, surprenants, nous invite à nous délester du manteau de clichés, d’icônes dont nous enveloppons le corps de la femme, dans lequel nous figeons, emprisonnons son identité. Le corps «pansant» fait penser à cette phrase si belle et si juste d’Alfred de Musset : «Je n’appartiens à personne ; quand la pensée veut être libre, le corps doit l’être aussi».

«Super Oum» de Fatima Mazmouz. Jusqu’au 25 avril à la galerie FJ de Casablanca et jusqu’au 22 mai à la galerie Kulte de Rabat. 

Le Guernica d’Ilias Selfati

«Noir, c’est noir, il n’y a plus d’espoir», fredonnerez-vous peut-être à la vue des sombres tableaux qu’expose la galerie casablancaise Shart ce mois-ci. Des peintures nimbées de grisaille, imprégnées de lassitude, d’une profonde détresse morale ou de détermination, c’est selon. À côté du fameux poing levé de Nelson Mandela, synonyme à la fois du combat et de la réconciliation, une toile, Psychose, nous montre un visage convulsé par la terreur. À moins que ce soit de la colère, de la frustration ? Plus loin, de sinistres volatiles lâchent une pluie de drones, c’est le «bombardement de Bagdad», le Guernica d’Ilias Selfati, qui n’est décidément pas d’humeur badine. Mais qui peut l’être dans notre monde miné par la crise, accablé par de perpétuelles guerres? «Selfati réinterprète «nos désastres de la guerre», les images une à une enfouies dans notre mémoire, «images de guerres et de désolation», écrit le galeriste Hassan Sefrioui, pour qui l’exposition est «une protestation silencieuse contre la tragédie des jeux de pouvoirs».

«Sangrita» (transfusion en espagnol), d’Ilias Selfati. Jusqu’au 10 mai à la galerie Shart de Casablanca.    

Antique Maroc

Le Centre d’études arabes et le Centre Jacques Berque de Rabat ont eu la formidable idée de puiser dans leurs fonds photographiques pour nous révéler un Maroc lointain et mystérieux, celui des années 1950, tel qu’il fut capturé par plusieurs artistes (Jean Belin, Bernard Rouget ou encore les photographes des anciens studios Souissi de Rabat). Les images, en noir et blanc, nous offrent un bel aperçu des paysages naturels marocains mais aussi de son patrimoine architectural. «Documents pour l’histoire, objets évidents du devoir de mémoire, garanties prises contre l’oubli pour reprendre la trilogie chère à Paul Ricœur», s’exalte Bernard Millet, le directeur de l’Institut français du Maroc, organisateur de l’exposition qui sillonnera les villes où les photos ont été prises, à savoir Marrakech, Meknès, Fès, Rabat, El Jadida et Casablanca.

«Maroc années 1950». Jusqu’au 9 mai à l’Institut français de Meknès et dès le 16 mai à la galerie Chaïbia d’El Jadida.