Pleurez ô cinémas bien aimés !

N’a-t-on pas toujours dit que «quand on aime la vie on va au cinéma» ? Mais le fait est qu’aujourd’hui on n’aime plus assez la vie ou qu’on a d’autres occupations qui nous ne laissent plus le temps de prendre du plaisir dans ces fameuses salles obscures…

Il y a lieu de dire aussi que ces «pauvres» salles de cinéma ont connu une dégradation telle qu’elle n’a eu comme conséquence que leur disparition, pas totale, heureusement, mais quand même, cela a eu beaucoup d’effets sur ce fait d’aller au cinéma.
Il y a également cette invasion numérique qui a fait naître une sorte de paresse, même chez les cinéphiles les plus endurcis. Certains prétextent par la décadence des salles et le service qui y est dispensé, d’autres par la qualité du public à l’image des films bon marché qui ont envahi les salles et certains par la rareté des films qui méritent le déplacement. Un déplacement qu’on ne pouvait qualifier ainsi jadis à Casablanca par exemple qui comptait le plus grand nombre de salles de cinémas. D’autre part, la ville regorgeait de ce qu’on peut appeler les cinémas de quartier ou de proximité. Loin d’être de petites salles, il s’agissait de vrais cinémas. Des salles de cinéma tombées de haut et disparues, dont voici l’histoire…
Dans les différents recoins de la capitale économique, aujourd’hui ce ne sont plus, pour la plupart, que des vestiges de prestigieuses salles de cinéma, qui ne sont plus. Certaines bâtisses, comme pour sauvegarder la mémoire cinématographique de Casablanca, rappellent l’âge d’or de ce 7e art, aujourd’hui, lui-même en souffrance. Ces restes de ce qui fut des salles de cinéma, fermées depuis déjà longtemps, accentuent la nostalgie de bien des cinéphiles qui se remémorent, à chaque passage, la belle époque. Quand, ailleurs, ces salles ont été démolies, le cas du cinéma Anfa à Hay Hassani, du Riviera à Beauséjour ou du Triomphe au centre-ville, ou encore de toutes ces salles qui faisait de la rue de Jura au Mâarif, la rue des cinémas en l’occurrence le Rex, le Familia, le Monté Carlo et le Mondial qui n’existent plus…

Ces salles aujourd’hui souvenirs…
Les salles de cinéma, au Maroc et spécialement à Casablanca et outre leur mission de lieux de divertissement et de culture avaient aussi, en majorité, cette particularité d’être de vraies œuvres d’art architecturales et qui, outre la projection de films servaient aussi de théâtre où ont été jouées bien des œuvres universelles et se sont produites bien des stars. Le cas du cinéma Rialto (ex-Splendid) dont la capacité était de 1 350 spectateurs, qui avait abrité un 13 avril de 1943, un récital de la divine Joséphine Baker, avec comme spectateurs des officiers américains. Le Rialto qui est l’œuvre de Pierre Jabin a été construit en 1930 et complètement fermé dans les années 2000. Juste en face, sur la même rue, une autre salle ciné-théâtre se débat encore et peine à sortir la tête de l’eau, le Ritz dont l’espace jardin a toujours été une oasis en plein centre-ville.
Toujours au centre, et au Boulevard Mohammed V, deux salles ont connu le même sort mais ont échappé à la destruction, l’ABC et l’Empire sont encore là mais fermées. L’Empire dont l’histoire remonte aux années 20. En effet, c’est en 1927 que l’Italien Aldo Manassi a réalisé le cinéma Empire qui est représentatif de l’histoire des cinémas de Casablanca. Sa construction s’inscrivait dans le cadre de la modernisation de la ville et dans la nouvelle ère du 7e art à Casablanca. Salle à vocation cinématographique, l’Empire a quand même été équipé de coulisses et de loges pour accueillir des spectacles vivants. Organisée en deux niveaux, orchestre et balcon, la salle totalise 800 places. Initialement prévu comme rez-de-chaussée, l’Empire est par la suite rehaussé de trois étages et devient un véritable immeuble, complété d’ailleurs par un quatrième niveau. Sa façade est de style arts décoratifs avec colonnade, chapiteau, saillies et balcons. L’intérieur est plus sobre et épuré avec de nombreux détails art déco.

Fermées ou détruites…
Des salles, il y en avait tellement et partout que le spectateur avait l’embarras du choix. Une fois en ville et face à une kyrielle de salles, on commence à se demander : que choisir et pour quel film opter ? D’autant que la concurrence dans la qualité de la programmation était féroce… Le cinéma Liberté construit par Albert Planque en 1954 ou le Rif, rénové par Domenico Basciano en 1958 après la restauration de l’Opéra et la modernisation de l’Atlas en 1950. Ou encore aller au boulevard Lalla Yacout et opter pour le cinéma Lux (n’existant plus aujourd’hui) qui a aussi été refait par ce même Basciano en 1968 tout comme le Colysée en 1969. Domenico Basciano reste toutefois connu pour avoir réalisé et créé une œuvre d’art, voire son plus grand chef-d’œuvre, sise avenue Mers Sultan et qui est le cinéma Lynx distingué par son harmonieux plafond ondulé et suspendu. Contre vents et marées et luttant pour survivre, certaines salles sont encore là mais bien lasses telles l’Arc, au boulevard Ziraoui et le Lutetia à la rue Tata. Outre le quatuor de la rue du Jura, cité ci-haut, la liste des disparus compte le Médina et l’Impérial au sein de la médina de Casablanca, la Chaouia, sur la route de Médiouna, Le Mauritania, le Riad, mais surtout l’incroyable œuvre de Marius Boyer, marqué par son toit ouvrant, le cinéma Vox, un vrai monument inauguré en 1935 et qui était le plus grand cinéma d’Afrique. Outre les chefs-d’œuvres qui y ont été projetés, l’on retient que Marcel Cerdan y avait boxé sur un ring monté sur scène pour l’occasion. Le Vox avait aussi quatre étages et donc quatre balcons. Et plus le balcon était haut, moins la place était chère. L’on retient aussi que le mastodonte des cinémas de Casablanca a été démoli dans les années 70, en raison des nombreuses spéculations immobilières.
Il faut dire que ce problème de fermeture ou de démolition des salles de cinémas ne concerne pas seulement Casablanca, mais la plupart des villes où existent des salles de cinéma fermées, devenues des espaces abandonnés ou transformées en centres commerciaux notamment. Seulement, à la capitale économique, il est flagrant parce que la ville comptait un très grand nombre de salles dans le temps couramment envahies par des cinéphiles qui venaient admirer des chefs-d’œuvre de toutes les nationalités et ces salles subissent, aujourd’hui, les transgressions à la fois de la nature et de l’homme. Une transgression que l’on voit où que l’on soit de ces salles de cinéma fermées, comme Saada et Farah à Hay Mohammadi, Al-Massira dans le quartier Adil, Royal, Mauritania et Zahra et Sheherazad à Derb Sultan, Sahara à Ain Chock et Al-Baida à l’avenue Mohammed VI.

Une romantique histoire d’amour
D’autre part, entre la ville et le cinéma, est née, depuis 1914, (naissances des premières salles à la médina), une histoire d’amour devenue passionnelle dès 1942 quand Michaël Curtiz allait immortaliser le nom de la ville, par son film culte mettant en vedettes Humphrey Bogart et Ingrid Bergman. Dans ce film qui fera connaître la ville «Casablanca» outre – Atlantique, celle-ci n’est pas physiquement présente et aucune scène du film n’y a été tournée, mais le réalisateur l’a choisie car elle était le lieu idéal pour illustrer les conflits et les intrigues qui jonchaient le chemin des réfugiés européens de l’époque de la Seconde Guerre mondiale. Et ce fut un spectaculaire coup de foudre Casablanca n’a pas été la seule à séduire Hollywood, car depuis, le cinéma a aussi courtisé puis séduit Casablanca. D’où ce foisonnement de salles dans tous les recoins de la ville avec au centre l’ABC, le Colisée, l’Empire, le Lynx, le Rif, le Triomphe, Lutétia, Liberté, l’Opéra, Rialto, Ritz, l’Eden Club et Vox. Au Maarif, on comptait Monté-Carlo, Mondial et Rex. Aux Roches-noires, Le Moulin. A Bourgogne, Arc et Victoria. A Beauséjour, Riviera et à la Gironde près de la Gare, l’Olympia. Et la liste est encore longue, sur le papier bien entendu parce qu’en réalité, plus de la moitié de ces salles n’existent plus ou sont fermées depuis des lustres comme c’est le cas d’un grand cinéma qui a connu un triste sort et qui est l’Opéra. Par ailleurs, on peut citer les cinémas Saâda et Chérif à Hay Mohammadi, Al Atlas et Sheherazad à Garage Allal, la Mamounia près de la Gironde, Al Baida et Anfa à Hay Hassani et RIAD à Derb Ghallef. Du côté de Sbata, Aïn Chok et Derb Soltane on peut encore citer les cinémas Al Madanya, Al Âatmanya, Al Hassanya, Asahra et Al Ahram. Ou encore Al Kawakib, Azzahra, Mauritanya, Al Malakiya, Achawiya et Al Bahia. A cette liste s’ajoutent aussi des salles de cinémas dénombrées entre 1960 et 1990 et dont plus de la moitié n’existe plus aujourd’hui, sont en ruines ou fermées, telles que Al Atlas, Al Maghrib, Apollo, Medina, Verdun, Rio, Medina, Impérial, Founoun et Roxy.

Il était une fois le cinéma…
Enfin, n’est-il pas grand temps de se mettre au travail, surtout que du côté de la Chambre marocaine des salles de cinéma (CMSC) qui, redoutant ce marasme qui affecte le secteur et qui constitue une vraie menace pour les salles encore ouvertes mais qui pourraient se retrouver sur la liste des cinémas fermés, a fait état d’une chute des revenus estimée à 85% de chiffre d’affaires annuel pour les exploitants et distributeurs de cinéma entre 2019 et 2020. Déjà en 2018 on relevait que seules 27 salles étaient encore ouvertes au Maroc. Celles-ci sont, toutefois, au bord de la faillite et vont donc droit vers la fermeture pour rejoindre les 250 autres dont la CMSC déplorait la fermeture définitive. Cette année 2018 qui montrait déjà les prémices d’une profonde crise du secteur, puisqu’en termes de nombre d’entrées, la quasi-totalité des salles avait connu une régression qui progressait entre 2014 et 2018 comme en témoignent d’ailleurs les chiffres cités ici juste à titre d’exemple, pour Le Mégarama de Casablanca, créé en 2002 et qui est passé de 633 621 en 2014 à 523 658 en 2018, en passant par un pic en 2015 de 736 174. Sur la même période, le Lutetia a régressé à 36 830 après 63 029 en 2018 et l’Eden Club, né en 1983 est passé de 40 596 à 19 080 tout comme l’ABC qui a enregistré une baisse de 14 370 à 10 989 et on en passe. Tout cela pour dire qu’au rythme où se font les choses aujourd’hui et compte tenu de ce feuilleton de fermeture, de destruction et de disparition des salles de cinéma et avec l’invasion numérique ne va-t-on pas vers une nouvelle ère du spectacle présent aujourd’hui sur différents supports et évitant cette présence pour un temps dans une salle obscure. Une nouvelle manière, à l’air du temps, de savourer les plaisirs d’un spectacle qui laisse les nostalgiques et les cinéphiles endurcis, perplexes, n’ayant plus mot à dire, sauf qu’il était une fois le cinéma.

 

Cinéma
Ouarzazate l’orpheline…

Avec ses studios aux normes internationales, ses décors naturels, ses espaces qui ont inspiré plus d’un et pas des moindres. De grands noms du cinéma international ont été ne serait-ce qu’une fois à Ouarzazate ou y ont tourné une partie ou la totalité de leurs films. Ouarzazate baptisée capitale marocaine du cinéma. Ouarzazate dont l’emblème monté à l’entrée de la ville est un gigantesque Clap perché sur une bobine, comme pour donner le feu vert au premier tour de manivelle. Ouarzazate qui accueille plus de 80% des tournages qui se font au Maroc. Eh bien, cette Ouarzazate ne dispose pas d’une salle de cinéma. On ne parle pas ici d’une salle monumentale ou d’un complexe de la taille du défunt Dawliz, mais juste d’une petite salle de quartier avec un maximum de 400 places et une programmation régulière ! Ironie du sort ? Non. En fait, nul ne veut investir dans ce projet que l’on estime perdant et perdu d’avance. Certes, explique-t-on, la ville accueille des tournages à longueur d’année et beaucoup d’habitants y prennent part d’une manière ou d’une autre, mais en dehors de cela, personne ne pense à aller au cinéma. Sauf que ces gens, peut-on répliquer à ces dires, vivent du, dans et avec le cinéma, beaucoup de jeunes de la ville ont aujourd’hui le 7e art dans le sang, ne leur faut-il pas un espace qui serait en même temps de loisirs mais aussi de culture et d’apprentissage approfondie de cet art qui les a choisis et qu’ils ont apprivoisé ? Un ciné-club, comme ceux d’antan et des séances spéciales tant pour enfants que pour adultes, ne seraient-ils pas une réelle école de cinéma et un espace de connaissance et d’orientation en mesure d’enfanter des cinéastes, des techniciens, des scénaristes et des critiques du cinéma ?
Enfin, peut-être qu’un jour, un féru du cinéma viendra planter une salle à Ouarzazate et vu qu’il lui sera égal que ça marche ou que ça ne marche pas, son cinéma fera plus d’entrées que ceux qui ne pensent qu’argent. D’ici là, on continuera à parler de la capitale du cinéma qui n’a pas de cinéma.