Photographes du Maroc, un regard incisif sur le réel

Longtemps dédaignée par les arbitres de l’excellence, la photographie d’art sort peu à  peu de l’ombre pour se mettre en lumière grà¢ce à  une génération d’artistes marocains particulièrement doués et vigilants. Immersion dans la chambre noire.

Il ne se passe pas une semaine sans qu’un lieu d’exposition ne prête ses cimaises à  un photographe. Rien d’étonnant, à  première vue, la photographie ayant été hissée, depuis belle lurette, au rang d’art. Mais c’est justement cette qualité qui lui a été longtemps déniée arbitrairement, inconsidérément, inconcevablement. Et quand les peintres se faisaient courtiser par les galeristes, les photographes, d’art, il faut le préciser, frappaient vainement à  toutes les portes. Ils étaient condamnés à  conserver leurs Å“uvres sous le boisseau, faute de possibilités de les montrer.

La naissance de la photographie au Maroc remonte à  Gabriel Veyre
Il a fallu attendre le début des années 1990 pour voir la photographie s’extirper des chambres noires et s’imprégner de lumière. 1990 : exposition de Souad Guennoun, à  Casablanca, sous le titre: «Architecture disparue à  Casablanca». 1991: «Orchestrations photographiques», de Nabil Mahsaoui. 1994 découverte de Lamia Naji grâce à  l’éphémère galerie casablancaise Meltem. 1995 : exposition collective «Regard sur la photographie marocaine», à  l’Espace Wafa. 1997 : «Casablanca, fragments d’imaginaires», à  l’Institut français de Casablanca. Au fil du temps, l’intérêt pour la photographie s’accroissait. Aujourd’hui, les galeristes traitent photographes et peintres d’égal à  égal, les manifestations abondent telles le Mois de la photographie, à  Marrakech. L’édition trouve son compte dans la publication de beaux-livres sur le genre : Haà¯k, le drapé des femmes d’Essaouira, par Traces du présent ; Boujaâd, espace et modernité, par Data press ; Casablanca, fragments d’imaginaires, par le Fennec ; Maroc, médina, médinas, par Métamorphoses…

La photographie fit son entrée au Maroc en 1901 grâce à  un Français du nom de Gabriel Veyre, qui officiait dans les établissements des Frères Lumière, à  Lyon. Le sultan Moulay Abdelaziz le fit venir de France pour profiter de… ses lumières. Le professeur dispensa généreusement son art, l’élève se révéla attentif, réceptif et goulu. Dégainant son appareil en toutes circonstances, il s’enfermait pendant de longues heures dans son harem pour immortaliser ses nombreuses épouses, concubines et esclaves. Quand advint sa déchéance et qu’il fut éloigné de la cour, il confia au voyageur anglais Savage-Landor : «Toutes les chambres noires sont loin de moi». A Gabriel Veyre succéda Abraham. Lui aussi bornait son champ de travail à  la cour. Pour le peuple, qui lapidait encore les peintres, la photographie était une invention diabolique des «roumis» désireux d’enfermer les âmes des fidèles. Ce n’est qu’à  la fin des années vingt que les premiers studios, dont celui de Douamna, à  Marrakech, aujourd’hui occupé par un marchand de djellabas, firent leur apparition.

Daoud Aoulad Syad se souvient, ému, d’un des photographes du studio Al Bahja : «Pour moi, c’était un maâlem, un artiste. Lui, sa spécialité, c’était le souvenir… et l’illusion. Car, pour donner de la profondeur aux rêves de sa clientèle peu fortunée, il faisait poser devant une toile représentant, au choix, les minarets de la mosquée de la Mecque, un jardin ombragé, une fontaine murmurante…» C’est en regardant opérer ces «illusionnistes» que Aoulad Syad jeta son dévolu sur la photographie. Souad Guennoun, elle, y vint par admiration pour Christian Lignon, qui passait le plus clair de son temps à  capturer dans son appareil les salles obscures en voie d’extinction. Lamia Naji doit à  son cousin photographe, Touhami Ennadre, son destin de croqueuse de vies. Quant à  Khaled El Atlassi, il ne sait trop o๠il a attrapé le virus : «Quand j’étais petit, je m’étais fabriqué un appareil photo à  l’aide d’une simple boà®te d’allumettes avec, en guise de viseur, un petit trou. Et pendant que ma mère marchandait ses légumes, je prenais les marchands, les clients et les passants en photo. Vingt ans après, je suis retourné sur les mêmes lieux pour retrouver les mêmes visages, les mêmes odeurs mais cette fois-ci avec un véritable appareil».

La plupart des photographes marocains ont fréquenté les grandes écoles
Les photographes marocains les plus illustres ne se sont pas contentés de cueillir la révélation, comme dirait Blaise Pascal, ils se sont fait un devoir d’affiner leur talent. Nabil Mahdaoui obtint une bourse de la cité internationale des arts de Paris. Yto Barrada accéda à  l’International center of photography de New York. Youssef Messlohi fréquenta l’Ecole des Beaux-Arts de Grenoble. Khaled El Atlassi est diplômé de l’Ecole des Beaux-Arts de Marseille. Bref, la plupart ont reçu un enseignement approprié dans des institutions prestigieuses, et les «autodidactes», tel que Khalil Nemmaoui, se comptent sur les doigts d’une main.

Démunis ou bardés de diplômes, ils ont plusieurs points communs, dont celui de privilégier le noir et blanc. Prédilection surprenante quand on appartient à  un pays riche en couleurs. «Ils travaillent la lumière et les nuances très fortes du clair et de l’obscur pour mieux capter les instants du quotidien et enregistrer le passage du temps et les rythmes de la vie, la profondeur du noir confrontée à  l’éclat solaire», expliquent Mona Khazindar et Nicole de Pontcharra dans Le Maroc en mouvement (Malika éditions, 2000).

Sur quoi focalisent-ils leurs objectifs ? Non pas sur les splendeurs de leur pays, comme le font leurs pairs étrangers, mais sur sa détresse, sous toutes les formes qu’elle prend. Souad Guennoun met en scène les enfants des rues, les femmes répudiées, vivotant et devant subvenir aux besoins de leur nombreuse progéniture, de même qu’elle met à  nu les rides disgracieuses des vieux immeubles, naguère éblouissants, aujourd’hui voués à  une mort certaine. Nawal Slaoui porte un regard révolté sur les ados privés d’avenir. Yto Barrada, après un travail remarquable sur les domestiques au Maroc, a entamé, en 1998, une série intitulée Détroit, qui tente d’explorer les ressorts du désenchantement et le désir d’émigrer qui agite la jeunesse marocaine. Khalil Nemmaoui préfère les bars européens des années 50, pour leur belle et incomparable architecture, bien entendu, mais aussi et surtout pour toute la misère morale qui s’y loge. A la faveur de la nuit, ils se présentent comme des petits coins de désespoir dans l’ombre des quartiers d’élégance, des cathédrales «misérables» de la consolation, o๠il arrive que l’assemblée des bouteilles, dans le dos du barman, ressemble à  un jury.

Mais quittons ces miroirs aux alouettes de ceux qui s’accoudent et songent pour nous enfoncer dans ces médinas arpentées par les objectifs de Abderrazak Benchaâbane, Lamia Naji, Hassan Nadim, Khalid El Atlassi et tant et tant de nos mitrailleurs inspirés. Elles n’ont pas fière allure, et leurs habitants sont loin de nager dans le bonheur.

»Une grande lassitude et trop de misère dans le regard des enfants. La médina tombe en ruines dans l’indifférence de tous (…) La pauvreté. La misère partout! Quel dommage pour la médina ! C’est une pure merveille dans son délabrement!», commente Abdelhak Serhane dans la préface de Médina, médinas. On ne peut soupçonner nos photographes de misérabilisme aigu. Ils ne font que refléter une sombre réalité, dont sont souvent tenus à  l’écart touristes et amateurs de pittoresque clinquant. Leurs images refusent tout effet de masque : elles se veulent au-delà  du constat, du côté d’une révélation simple qui mesure le poids des éléments et l’évidence des êtres. Leur monde en noir et blanc est un prisme sans spectacle. Pas de quoi séduire le quêteur d’exotisme. D’autant que le regard est franc et direct. Mais aussi chargé d’émotion, pétri de générosité, débordant d’humanité. Nos photographes ont le cÅ“ur sur l’objectif.