Périlleuse, l’édition jeunesse ? Elles sont deux à  courir le risque

Jugée peu rentable, l’édition jeunesse souffre d’être snobée par les pontes de l’édition marocaine. Heureusement, deux femmes en ont fait leur raison d’éditer. Portrait et parcours de ces battantes, Amina Hachimi Alaoui et Nadia Essalmi, qui nourrissent l’imaginaire de nos enfants.

Ama droite, Amina Hachimi Alaoui. A ma gauche, Nadia Essalmi. Deux dames du livre que tout semble opposer sauf leur goût partagé du risque. Celui de s’investir dans un créneau peu porteur, telle l’édition jeunesse, est grand. Elles n’en ont cure et, malgré les mises en garde charitablement prodiguées par les avertis, foncent tête baissée dans l’aventure. Nadia Essalmi est la première à  se jeter à  l’eau. Avec son look baba cool, son bagout et son franc-parler, elle détonne parmi une corporation composée généralement de ténors de la langue de bois et d’effigies du quant-à -soi. Elle y est entrée par la fenêtre. En effet, après un séjour fructueux à  la faculté des lettres de Rabat, elle se destine à  l’enseignement. Justement, l’Institut agronomique Hassan II est en manque d’enseignants de français, elle comble le trou, si efficacement qu’on la charge de la confection de la revue de l’institut, Actédition. Ce sont ses premières gammes dans le métier du livre, et déjà  une vocation se forge. Elle s’affermira plus tard quand elle s’occupera de la revue Il paraà®t, publiée par l’Association marocaine des professionnels du livre (AMPL).

Un désir tient au corps de Nadia Essalmi : fonder sa propre maison d’édition. Mais les fonds font défaut. Elle recourt alors au crédit «Jeunes promoteurs», l’arrache de haute lutte, et s’en va, avec ce pécule, assouvir son désir. L’enfant reçoit le nom de baptême de «Yomad», «qui ne signifie rien en fait. Au début, j’avais l’intention de l’appeler “Nomade”, parce que j’estime que l’écrivain comme le lecteur sont des voyageurs, des errants, des nomades. Mais cette appellation me fut refusée. Alors, pressée par le temps, j’ai substitué le “y” au “n”, et le tour était joué», raconte Nadia Essalmi. Elle entend consacrer Yomad à  la littérature destinée aux enfants, en avise des éditeurs majeurs, qui l’en dissuadent. Terrain savonneux, lui glissent-ils à  l’oreille. Mais c’est aux encouragements de deux personnes qu’elle va prêter celle-ci.

Nadia Essalmi mise sur les grands noms de la littérature marocaine
L’aventure démarre en trombe, avec la parution coup sur coup, en 1999, soit une année après l’éclosion de Yomad, de cinq titres, dont trois (L’âne K’hal à  la télévision ; L’âne K’hal invisible) sont signés Driss Chraà¯bi. Rien que ça ! «Malgré sa célébrité, Driss Chraà¯bi est resté infiniment modeste. J’avais fait une monographie sur son Å“uvre, alors que j’étais étudiante, donc nous nous connaissions. Quand je l’ai rencontré au Salon du livre de Tanger, je lui ai annoncé l’ouverture de ma maison d’édition. Il m’a assuré qu’il serait heureux d’être mon premier auteur.» Coup de maà®tre, car, grâce à  cette contribution, Yomad sera vite connue et reconnue dans le milieu éditorial. De succroà®t, des écrivains d’envergure vont prendre exemple sur l’illustre auteur : Mohamed Dib (Salim wa Sahir); Fouad Laroui (La meilleure façon d’attraper les choses) ; Abdellatif Laâbi (Comment Nassim a mangé sa première tomate); Abdelhak Serhane (Pommes de grossesse) ; Zakya Daoud (Abdelkrim, le héros du Rif)Â…

Du coup, Nadia Essalmi encourt le reproche de privilégier les valeurs sûres aux dépens des talents montants, autrement dit de ne prêter qu’aux riches. Ce dont elle se défend, en exhibant son catalogue dans lequel figurent les noms de Majid Al Amiri, Ouadia Bennis, Habib MaziniÂ… On lui fait aussi grief de son choix d’auteurs étrangers. Ce dont elle s’explique : «Je reçois énormément de manuscrits rédigés par des auteurs marocains, dont je rejette la plupart, parce qu’ils ne correspondent pas aux normes qui régissent la littérature dédiée à  l’enfance. Il ne suffit pas qu’un récit ait un début et une fin, il faut que son auteur ait choisi les mots adéquats, le message idoine et qu’il ait évité toute ambiguà¯té et veillé à  la clarté de son propos. A cet égard, les étrangers possèdent, par une pratique déjà  ancienne, la maà®trise nécessaire. C’est pourquoi je n’hésite pas à  les mettre à  contribution».

Au Maroc, l’impression est 40 % plus chère qu’à  l’étranger
Selon Nadia Essalmi, il n’y aurait pas que le manque d’auteurs marocains aptes qui empêcherait l’édition jeunesse de tourner rond. Elle pointe aussi l’inexpérience des illustrateurs en la matière et les approximations des imprimeurs, lesquels «maà®trisent mal la couleur et la technique de la reliure, surtout le cartonné», et, de surcroà®t, demandent cher. «Ici, l’impression revient 40 % plus cher qu’à  l’étranger. Aussi, afin de limiter les frais, ne dépasse-t-elle pas le seuil de cinq titres par an (32 en sept ans), qu’elle tire à  3 000 exemplaires en moyenne, vendus chacun entre 25 et 50 DH. «Au début, j’avais du mal à  les vendre. Aujourd’hui, je les écoule un peu plus vite qu’auparavant. Il faut dire qu’à  chaque parution d’un livre, je me retrousse les manches pour en faire la promotion dans les écoles».

Elle gagne un à  deux dirhams par exemplaire
Amina Hachimi Alaoui est moins exubérante que Nadia Essalmi. Elle a le verbe parcimonieux, mais limpide. De par son milieu, elle a hérité d’une curiosité immodérée pour le livre. Elle a commencé à  lire si jeune sans doute pour se soustraire à  ce qui l’ennuyait ou l’inquiétait, mais aussi parce qu’elle était convaincue que «l’homme qui lit» est le témoin d’une civilisation de haute culture. Hauteur qui est moins celle d’un savoir accumulable que celle d’une connaissance de soi, du monde, de ses racines. «Je donne toujours cette métaphore de l’arbre, en affirmant qu’il faut d’abord entretenir les racines pour pouvoir s’envoler vers la modernité», dit-elle. Et seule la lecture est susceptible de nous éclairer sur nos racines et de nous en faire imprégner, soutient-elle. D’o๠l’idée d’éditer les livres pour enfants mettant en lumière des pans du patrimoine culturel marocain.

En 1990, Amina Hachimi Alaoui se résout à  passer à  l’acte. A l’époque, elle est au four et au moulin, dirigeant la librairie Au carrefour des livres, et assistant son mari, Abdelkader Retnani, dans la gestion des éditions Eddif. Celles-ci vont héberger son premier livre, Kholkhal Aouicha, puisé dans le répertoire du malhoun, et assorti d’une cassette. Essai non transformé. Par paradoxe, l’ouvrage est mis à  profit par les éducateurs, mais ne retient pas l’attention de sa cible. «Nous avons mis dix ans pour nous débarrasser des 3 000 exemplaires tirés», confie l’éditrice.
Echaudée par cet échec, Amina Hachimi Alaoui ajourne à  des jours meilleurs la réalisation de son rêve, d’autant que son mari ne tient pas à  renouveler l’expérience. En 1995, elle reprend la Croisée des chemins, mais, bien qu’établie à  son propre compte, elle hésite à  prendre le taureau par les cornes. Le déclic viendra, deux ans plus tard, de Jacques Bertoin, directeur du Bureau du livre de l’ambassade de France. Il réunit les éditeurs pour leur faire part de son souhait de voir, avant son départ, posés les jalons d’une édition jeunesse.
Amina Hachimi Alaoui se montre vivement intéressée. Elle débarque à  Paris pour prendre langue avec les éditeurs français. Ce qu’on lui propose n’entre pas dans ses vues. «Ce qu’ils visaient, c’était de propager la culture française, par le biais de la coédition. Cette intention ne me convenait pas. Moi, ce que je voulais, c’était créer des livres marocains à  l’intention d’enfants marocains». Dès son retour, elle se met à  l’Å“uvre. Avec l’auteur Sonia Ouajjou, elle lance d’abord la collection «Malika et Salim», o๠deux gamins et leur chèvre, Mizette, révèlent aux jeunes les trésors de leur patrimoine, puis exhume de ses tiroirs plusieurs projets empoussiérés qui lui tenaient à  cÅ“ur, dont le plus inspiré est sans conteste la collection «Traces du passé».

Ce dont s’enorgueillit Amina Hachimi Alaoui est la bonne tenue de ses ouvrages. Et comme la qualité se paie, comme elle le répète à  l’envi, les prix suivent leur cours. Ils ne sont pas souvent à  la portée de toutes les bourses. L’éditrice avoue qu’elle n’y peut rien. Même à  48 DH, le prix moyen fixé, et malgré les aides du ministère de la Culture ou de l’ambassade de France, elle s’en sort difficilement. «Je gagne 1 à  2 DH par exemplaire». On lui conseille de concevoir une édition moins prestigieuse pour les moins nantis. Elle ne l’entend pas de cette oreille. «Ce serait discriminatoire et méprisant. Il ne peut y avoir une culture pour les riches et une autre pour les pauvres». En revanche, elle lance, à  la rentrée, une nouvelle maison d’édition, au nom fluide de Yanbow Al Kitab («le livre jaillit»), ciblant les jeunes de 0 à  21 ans. Une battante, Amina Hachimi Alaoui, comme sa consÅ“ur, Nadia Essalmi. Que les mâles éditeurs en prennent de la graine !