Peinture : une nouvelle génération prend la relève

Il y a un seul domaine culturel où la relève est constamment assurée : celui de la peinture. Aux générations des Melehi et Belkahia, des Kacimi et Miloud, des Benbouchta et El Alj, succède celle des S’himi et Erruas, avec brio, comme le prouve son rayonnement au-delà  des frontières. Mais l’essor de ces jeunes peintres est freiné par la frilosité des galeristes qui préfèrent miser sur des valeurs sûres.

Ils ont entre 21 (Hanae Sabir) et 41 ans (Mohamed El Baz), et ils forment la quatrième génération de la peinture contemporaine marocaine, mise sur la rampe de lancement par Ahmed Cherkaoui (1934-1967) et Jilali Gharbaoui (1930-1971). Après avoir longtemps rongé leur frein, les jeunes loups de la peinture se mettent à occuper le terrain, apportant ainsi un brin de fraîcheur à un paysage pictural qui, à force d’être investi par les mêmes vieux briscards, devenait automnal. Mais il ne faut pas s’enflammer, met en garde le critique d’art Aziz Daki. «Il ne faut pas croire, tempère-t-il, que tous les jeunes renouvellent la peinture et apportent du sang neuf. Au contraire, il y en a beaucoup qui choisissent la voie du néo-orientalisme. Ils peignent des médinas, des êtres habillés à la Majorelle. On ne parle pas d’eux, mais si vous allez chez n’importe quel encadreur, ce sont leurs pièces qui sont le plus massivement présentes».

Les Beaux-arts de Tétouan, pourvoyeurs de jeunes talents
Cette mauvaise monnaie ne doit pourtant pas masquer la bonne. Car, à côté des croûtes, il existe des œuvres dignes de ce nom, tissées par «des artistes contemporains, se réjouit Daki. Ces derniers prennent le train de l’avant-garde occidentale. Ils ne sont pas entièrement dans la peinture, mais plutôt dans l’inclassable, le mélange des genres. Mohamed El Baz en est un fleuron. Il y a aussi les lauréats de l’Ecole des Beaux-Arts de Tétouan, Younès Rahmoun, Safaâ Erruas, Batoul S’Himi, Jamila Lamrani, et qui sont très bons».

De ces jeunes peintres, sachant peindre dans les règles de l’art, ou ne s’abandonnant pas à la facilité vénale que constitue la carte postale, il en existe, au bas mot, une quarantaine. Sept d’entre eux sont nés à Marrakech (Noureddine Chater, Larbi Cherkaoui, Salah Benjkan, My Youssef El Kahfaï, My Driss Jebrane, Abdelaziz Lkhattaf, Ahmed Mourabati) ; quatre à Fès (Youssef Gharbaoui, Monia Abdelali, Fatiha Mourahib, Cheikh Zidor), trois à Tétouan (Meriem Belhadj, Safaa Erruas, Mounia Touiss), trois à Tanger (Mounir Fatmi, Amine Bennis, Hanae Sabir), trois à Rabat (Mohamed Nouiri, Rita Alaoui, Saïd Qodaïd), deux à Asilah (Batoul S’himi, Younès Rahmoun), deux à Casablanca (Saïd Raji, Khalid El Bekay), deux à Essaouira (Abdelmalek Berhiss, Abdellah Elatrach). Le reste de la troupe provient de villes comme El Ksiba (Mohamed El Baz), Meknès (Narjiss El Joubari), Erfoud (Aziz Benja), Taounate (Ahmed El Hayani) ou Béni-Mellal (Saïd Yaghfouri).

Trois remarques : la prédominance du nord du Maroc ; le piètre classement de la métropole casablancaise, malgré une tradition picturale bien ancrée et la présence de l’Ecole des Beaux-Arts, et le zéro pointé de Doukkala, région naguère vivier de talents, dont Châïbia, Houssein Tallal, Bouchaïb Habbouli, André El Baz…

Si l’on considère la répartition par sexe, on est frappé par la parité des hommes et des femmes. «Si l’on veut chercher la parité dans l’art au Maroc, il y a un domaine où elle est réelle, c’est celui de la peinture contemporaine. Il y a des femmes qui s’imposent, qui circulent très bien à l’étranger comme Safaa Erruas, Batoul S’himi, Lamia Naji et d’autres. Dans l’art contemporain, il y a vraiment une présence importante de l’élément féminin. Et aussi bien les commissaires d’expositions que les collectionneurs accordent autant d’intérêt aux hommes qu’aux femmes», affirme Aziz Daki. Le fait nouveau est que les jeunes femmes s’adonnent à l’art contemporain, alors que leurs aînées, pour la plupart, se consacraient au style «naïf», non sans talent, si l’on en juge par la réputation de Fatna Gbouri, Fatima Hassan, Rahma Laâroussi, Châïbia Tallal…Celles-ci avaient appris leur métier sur le tas, à l’instar de bon nombre de leurs pairs, de Saïd Aït Youssef et My Ali Alaoui à Ahmed Balili et Ali Maimoun, en passant par Fqih Regragui et Saâd Hassani. Les nouveaux pinceaux, en revanche, à l’exception de Amine Bennis, Abdelmalik Berhiss ou Abdellah Elatrach, ont tous profité d’une formation artistique, soit dans des écoles des beaux-arts, soit dans des centres pédagogiques régionaux ou à l’étranger (Monia Abdelali, Rita Alaoui, Mohamed El Baz).

Pas moins d’une vingtaine de jeunes artistes ont mis le cap sur Tétouan en quête de lumières. Ce n’est guère étonnant quand on habite cette ville (Monia Touissi), Tanger (Hanae Sabir) ou Asilah (Younès Rahmoun). Mais beaucoup d’apprentis ont dû braver une longue distance pour parvenir à destination. Aziz Benja y est venu d’Erfoud, My Youssef El Kahfaï de Marrakech, Khalid El Bekay de… Casablanca. Casablanca où existe pourtant une Ecole des Beaux-arts au passé glorieux.

Explication fournie par Aziz Daki : «Autrefois, on se déplaçait du nord du pays jusqu’à Casablanca parce que l’Ecole des Beaux-arts avait la réputation de bien former ses élèves à la peinture. Aujourd’hui, on fait l’inverse, l’Ecole des Beaux-arts de Casablanca s’étant plutôt spécialisée dans la production d’infographistes et dans les métiers de l’architecture».

Sans totalement bouleverser le paysage pictural, la jeune génération y apporte des touches nouvelles. La principale est l’introduction par certains artistes de technologies, telles que la vidéo, avoisinant la peinture, ou l’usage de la photographie mêlée à celle-ci. Les instalations sont devenues des pratiques courantes chez un grand nombre de jeunes. Exercice dans lequel s’illustrent particulièrement Mounir Fatmi, Mohamed El Baz, Younès Rahmoun et Batoul S’himi.

Mais, si les genres picturaux sont tous servis comme naguère, ils sont regardés différemment. Ainsi, l’art brut, florissant par le passé, ne trouve pas grâce auprès des jeunes artistes. Seuls trois d’entre eux entretiennent la flamme. Amine Bennis, avec son univers coloré qui n’est pas sans évoquer celui des adhérents au mouvement Cobra. Abdellah Elatrach et ses scènes de transes animées par des créatures fantastiques, des reptiles et autres animaux venimeux. Enfin, Abdelmalik Berhiss, dont les tableaux sont peuplés de chimères et de monstres.

Au rebours du destin de l’art brut, celui de la calligraphie, qu’on croyait passée de mode, semble heureux sous la palette des jeunes artistes. Noureddine Chater éprouve un plaisir certain à transfigurer les lettres arabes. Larbi Cherkaoui en impose par son art consommé du signe. Ahmed El Hayani fait de la calligraphie la raison d’être de sa peinture. Et, alors que l’abstraction imposait auparavant sa loi, aux dépens de la figuration, dont les tenants n’étaient pas toujours appréciés à leur juste valeur, ce mode de peinture revient en force. Salah Benjkan intrigue par ses formes «défigurées». Saïd Qodaïd décrit avec un souci du détail des scènes captées dans son pays. Khalid El Bekay surprend par la limpidité chromatique de ses compositions. My Youssef El Kahfaï surfe sur le spleen et la solitude à grand renfort de contraste entre tons vifs et sombres. Mohamed Nadif se dédie à la représentation du corps féminin.

Dans le genre abstrait, Safaa Erruas se distingue
Pour autant, l’abstraction n’est pas remisée au grenier par la nouvelle génération. Loin s’en faut. Elle règne en partage avec sa rivale. Et elle possède de brillants servants. Telle Safaa Erruas et ses toiles immaculées, fruits de son rêve d’enfant.

A propos de cette jeune prodige, Nicole de Pontcharra, critique d’art, dit : «Elle incarne bien les vertus féminines qui, sans qu’il faille y voir la moindre nièvrerie, sont représentatives de ce que la femme porte en elle de capacité à s’émouvoir, à assumer des fardeaux, à donner d’elle-même, comme à s’extraire du réel par le rêve». Mohamed El Baz est une autre grande pointure de l’art abstrait. Son esthétique minimaliste, support de son engagement en faveur des causes humanitaires, force l’admiration. On peut en dire autant de Rita Alaoui et de ses toiles épurées aux consonances mutines et badines.

Nul ne peut contester aux jeunes peintres d’être brillants. A tel point que leurs aînés en prennent ombrage. Excepté Mohamed Melehi, les peintres installés les fuient alors qu’on aurait souhaité qu’ils les soutiennent, les accompagnent, les encadrent. Il y va de la pérennité de la peinture contemporaine marocaine. Quant aux galeries, elles préfèrent miser sur les valeurs sûres plutôt que de parier sur les vocations montantes. Hormis les instituts étrangers ou des lieux d’exposition tels que Noir sur Blanc, à Marrakech, ou l’Atelier 21, à Casablanca, aucun lieu n’est disposé à accueillir les jeunes peintres. Prétexte souvent invoqué : ils demandent cher. Est-il bien vrai ce mensonge ?