Passages couverts de Casa, la décrépitude

Tazi, Glaoui, Sumica, des passages couverts qui ont autrefois participé d’un art d’aménager et de vivre typiques de la métropole casablancaise. Aujourd’hui décrépits, véritables coupe-gorges dès la nuit tombée, ces fleurons de l’urbanisme doivent impérativement être restaurés faute de quoi ils finiront par disparaître, ensevelis sous le béton.

Lepromeneur qui s’aventure dans l’un des derniers passages couverts de Casa a aussitôt hâte d’en émerger, tant ils sont repoussants, avec leurs verrières noircies par la crasse, leurs vitraux sans grâce et leurs pavés jonchés d’immondices. Et il faut avoir le cœur nostalgique et l’âme bien rêveuse pour entendre résonner, sous les plafonds vitrés et les entablements d’ophite, le claquement des souliers vernis martelant les dallages clairs, le froufrou des étoffes caressant les vitrines, les murmures hédonistes des flâneurs d’un soir, et sentir dans cet air clos le bouquet frivole du jasmin mêlé aux fragrances parisiennes.

Conçus pour glorifier le commerce-roi, les passages permettaient de flâner à l’abri de la pluie
Nous sommes en pleines années folles. Le prix du mètre carré au centre de Casablanca atteint des pics vertigineux (300 F), et les promoteurs immobiliers rivalisent d’imagination pour réhabiliter le moindre périmètre non occupé. Conçus pour glorifier le commerce-roi, les «passages», ces longs couloirs ludiques et luxueux, sont donc une invention géniale : ils permettent de rentabiliser des décombres, de dynamiser le commerce, d’émerveiller le chaland. Auquel ils offrent les privilèges des belles avenues, lui en épargnant les inconvénients et lui permettant d’assouvir son envie de flâner, loin du bruit, à l’abri des odeurs nauséabondes et de la pluie.
Combien étaient-ils, ces passages casablancais ? Aucun historien de la métropole n’est à même d’avancer un chiffre précis. Même le tandem Monique Eleb-Jean-Louis Cohen, auquel on doit les recherches les plus documentées sur Casablanca, s’en montre incapable. Une dizaine, estime-t-il, d’importance inégale. Les vieux casablancais certifient qu’ils avaient poussé abondamment à la fin des années trente, pour ensuite être emportés par la furie bétonnante. Les vastes avenues rectilignes, les trottoirs élargis et la civilisation moderne de l’air pur et libre ont eu raison des passages, ces sanctuaires devenus, écrit le poète Louis Aragon, à propos des passages parisiens, «le passage fantomatique des plaisirs et des professions maudites incompréhensibles hier et que demain ne connaîtra jamais». Seuls résistent encore aux outrages du temps et à la main assassine de l’homme les passages Glaoui, Tazi, Sumica.
Le passage Glaoui se niche dans un immeuble-îlot construit pour le pacha de Marrakech, en 1922, par Marius Boyer, l’architecte le plus prolixe et le plus ingénieux de la ville, en association avec Jean Balois. Bordé par le boulevard Mohammed V et la rue Allal Ben Abdellah, l’immeuble est scandé par des tourelles qui abritent les séjours à deux niveaux des appartements du cinquième étage. Loggias, colonnes, zelliges et sculptures géométriques en font un véritable monument habité. Autant de splendeur qui rejaillit sur le passage proprement dit, rythmé, lui, par des rotondes que relient des galeries éclairées par des lumières prismatiques.
Le passage Tazi, conçu en 1929 par Louis-Paul et Félix-Joseph Pertuzio, n’est pas moins élaboré architecturalement. S’ouvrant sur le boulevard Hassan II, la rue du Vizir Tazi, et celles de Maarrakat Ohoud et Tata, il déploie de part et d’autre d’une grande rotonde couverte de pavés de verre, un grand luxe de marbre. Et c’est un tout autre style qu’arbore le passage Sumica. Du pur art déco interprété avec grâce par Auguste Cadet, Edmond Brion et Marcel Desmet, en 1932.

Laissera-t-on des cohortes de pizzerias remplacer la grâce des rotondes et la délicatesse des zelliges ?
Le tout-Casablanca s’engouffrait, se pressait, se côtoyait dans les passages couverts, ces galeries protectrices et attirantes où le cabinet de lecture jouxtait le marchand de vins et le vendeur de tissus, le bonnetier voisinait avec le libraire-caricaturiste, le bottier faisait face au charcutier et la mercière à la péripatéticienne. Les passages inauguraient l’étalage, qui poussait les commerçants à transformer leur rez-de-chaussée en vitrine aguicheuse. Enseignes ingénieuses, calicots amusants, affiches péremptoires, le passage vendait du rêve autant que des marchandises. Il produisait un mouvement perpétuel, accueillait des promeneurs délivrés des contraintes sociales, du bruit de la ville et des angoisses de la nuit. Il était le paradis de l’éphémère, du transitoire, et de l’artifice. En musique, le mot «passage» désigne le fragment d’une gamme que le chanteur ou l’instrumentiste improvise pour embellir la mélodie. En architecture, le passage aura été, au siècle dernier, une allégorie de la liberté et de ce plaisir évanescent que l’expression «un amant de passage» dénote avec une tendre désinvolture.
Quand on emprunte les trois derniers passages casablancais, on ne manque pas de remarquer, avec un pincement au cœur, qu’ils n’ont plus vocation à héberger les métiers rares et délicats. Excepté le passage Tazi, où vivotent encore un philatéliste, un chausseur à l’ancienne et un bouquiniste, les autres sont envahis par des commerce juteux. Ils sont abandonnés aux bimbelotiers, aux gargotiers et aux agences de voyages, avec leurs néons implacables et leur hygiène lyophilisée d’aéroport. S’ils étaient au moins fréquentés comme autrefois ! Mais non, on n’y musarde plus, on y fait ses emplettes, puis l’on rebrousse chemin, sans un regard sur les merveilles architecturales qui les parent.
Lorsque la nuit tombe, les passages sont désertés, sinon fuis. Il faut dire que les cabarets, où venaient s’encanailler les bourgeois en goguette, ont, depuis belle lurette, mis la clé sous le paillasson. Seules des enseignes, plus ou moins lisibles, évoquent ce temps lointain, où les passages étaient, de nuit, bercés par les mélodies mielleuses de Boutboul, Samy Al Maghribi, Abdelhadi Belkhayat… Ce ne sont plus que des cercueils de verre, où repose un long rêve inassouvi.
L’architecture et l’urbanisme casablancais semblent avoir oublié les passages. Bien sûr, on retrouve la linéarité du passage dans le «môle», ce modèle infiniment répété de l’espace commercial où deux centres, situés aux extrémités, sont reliés par une série de boutiques. Il y a encore ces passages commerciaux pitoyables qui fleurissent à Casablanca, où le signe, le clinquant, la déco de pacotille, l’emportent sur le sens. Mais ils n’égalent pas les passages couverts. Ce moyen d’urbaniser le cœur des îlots et de créer les premiers centres commerciaux font partie de ce «stock» dont nous sommes redevables. Il pèse très fortement par la suite, c’est un bien pour chacun, un patrimoine dont nous sommes responsables.
Les passages Glaoui, Tazi, Sumica, s’ils conservent encore quelques vestiges de leur éclat ancien, ne sont plus que des fantômes de ce qu’ils étaient, ou plutôt une parodie.
Peu attrayants, ils se dépeuplent irréversiblement de leurs commerces. Peu sûrs, surtout la nuit, ils sont fuis par les promeneurs qui ne se risquent pas à affronter la faune interlope y sévissant. Ils n’ont plus longtemps à vivre. On les bouchera avec des immeubles, on les transformera en résidences ou en enfilades de pizzas synthétiques, on remplacera, comme ailleurs, la vieille verticalité brisée casablancaise, avec ses décrochements, ses moulures, ses encorbellements, par des murs-façades sans failles ni accrocs. Mais ne soyons pas pessimistes. On les rénovera sûrement. D’ailleurs, il en est question. Sauf que ce qu’on appelle rénovation, à Casablanca, c’est détruire le tissu et mettre une prothèse à la place. Bien sûr qu’ils auraient besoin d’être rénovés, ces derniers passages que le temps a rendus sordides ! Mais délicatement, légèrement, finement

Rotondes du passage Glaoui. Pendant les années folles, le prix du mètre carré ayant atteint des sommets au centre de Casablanca, les passages ont été, pour les promoteurs, un moyen de rentabiliser leurs investissements.