Parcs en ruine : les rêveries des promeneurs solidaires

Comment le parc de la Ligue arabe, le plus beau de Casablanca, est-il devenu un dépotoir et un coupe-gorge à  ciel ouvert ?Pourquoi l’entretien et la création des espaces verts semblent-ils être le cadet des soucis des autorités ? Face à  ce patrimoine végétal en décrépitude et à  l’inaction des élus, un groupe de Marocains a décidé d’agir.

Marre de mordre la poussière, de mastiquer les particules fines ? De respirer la délicieuse et saine odeur des pots d’échappement ? Votre nez réclame un brin de chlorophylle ? Vos tympans saignent après chaque sérénade de klaxons en fa bémol majeur ?
Arrêtez tout ! Quittez bureau, auto et cravate, allez vite vous décrasser les poumons au parc le plus proche. À Rabat, vous avez l’embarras du choix : Nouzhat Hassan, forêt du Hilton, parc de Yacoub al Mansour, jardins andalous de la Casbah des Oudayas… Si vous êtes à Marrakech, c’est encore mieux ! Je vous propose d’y flâner au somptueux parc El Harti de Guéliz, dans les jardins de l’Agdal au cœur de l’Hivernage ou dans la très chouette Cyber-Arsat Moulay Abdeslam, à quelques pas de la place Jamaâ El Fna… Ah ! Vous vivez à Casablanca ? Voilà qui complique légèrement les choses… C’est qu’ici, il y a presque plus de malls que d’espaces verts… Bon, je pourrais vous suggérer le parc de la Ligue arabe… Mais vous risquez d’être amèrement déçus.

Des choses «sordides»

«J’ai récemment visité ce parc. Il était dans un état lamentable, témoigne Saad Rbati. C’est scandaleux. Que font les responsables ? Il faut absolument sauver ce magnifique parc. Que de bons souvenirs !», poursuit l’internaute navré au milieu d’un concert d’indignations postées sur «Sauvons le parc de la Ligue arabe», une page Facebook qui, en quelques jours, a totalisé 50 000 visiteurs uniques et quelque 1 700 fans : «Quelle disgrâce ! Honte de voir l’un des rares espaces verts de la ville détruit de la sorte. À vos côtés pour dénoncer haut et fort ce délabrement», s’époumone un pépiniériste qui souhaite offrir des plantes pour reverdir le lieu, chaque année plus terne et plus crasseux.

«Ils ont posé une énorme benne à ordures à l’intérieur du parc ! Vous imaginez ? Un jardin historique qui se transforme en dépotoir ? Du coup, un camion poubelle entre littéralement et déforme, écrase tout sur son passage, végétation, sentiers, rien n’est épargné», fulmine Frédéric Philibert, co-initiateur de la page avec Smael Sebti, Aïda Kaghat et Ghita Chraïbi. «Et je ne vous parle même pas du cortège de pic-bœufs, les oiseaux des décharges, vous savez… Les bruits, l’odeur sont insoutenables. Cette benne à ordures n’a rien à faire là !». Quelque trente hectares de fraîcheur et de verdure transformés, au fil des années, en immonde cloaque, déchets ménagers par-ci, toilettes improvisées par-là… Et ce n’est pas fini. «Il se passe des choses sordides ici, le soir. En sortant d’un restaurant, vers minuit, des amis sont tombés sur un couple de travestis en pleins ébats…». Frédéric déplore par ailleurs qu’une femme ne puisse pas faire un jogging dans le parc sans se faire agresser. «Ce n’est pas drôle d’entendre une copine se plaindre d’avoir été pourchassée par un type, un fou furieux courant le pantalon baissé».

Chassez la nature, elle revient au galop

Sur la page, Maria Faroul témoigne : «Pas mal de gens se sont fait voler dans ce jardin et pas un agent en vue. Par contre, les jeunes sont souvent dérangés dans leur quiétude par un policier qui trouve indécent de voir filles et garçons assis côte à côte».
«C’est devenu le repère de tous les trafics. Drogue, prostitution, gardiens de voitures qui y parquent illégalement des véhicules», énumère Frédéric Philibert. «La sécurité y fait cruellement défaut». C’est d’une tristesse, quand on se souvient des bienheureuses années où tant de familles se délassaient sans crainte dans ces sentiers, lorsqu’on sait que tant d’enfants y ont dégouliné de barbe à papa après deux ou trois tours d’auto-tamponneuse au désormais défunt parc Yasmina… Il est bien loin aussi le temps des veillées studieuses où le parc devenait une salle de révision à ciel ouvert pour les bacheliers et les étudiants des facultés.
Une image idyllique que souhaitent faire revivre, à leur modeste niveau, les quatre initiateurs du groupe Facebook. «Après le coup de gueule sur Internet, nous allons très vite passer aux actions sur le terrain», annonce Frédéric. Une association est en cours de création. «À terme, elle aura pour objectif de veiller sur tous les parcs et espaces verts de Casablanca. Mais nous allons commencer par le plus urgent, la Ligue arabe». Des opérations de grand nettoyage se préparent, des dossiers de sponsoring sont distribués aux entreprises pour mobiliser des ressources, des séances de jardinage sont également prévues pour remplacer les plantes et les arbres en friche. «Il paraît que la Ville a enfin décidé de lancer un appel d’offres pour confier le parc à une société de gardiennage. C’est très bien, excellente nouvelle, voyons si cela se concrétise. Mais il est hors de question d’attendre les élus pour agir».