Où sont passés les comic’s d’antan?

Les comic books (illustrés en français) fascicules bon marché qui fleurirent dans les années 1960 et 1970 ont fait le bonheur de milliers de petits marocains. Blek, Akim,
Zembla, Tex… ont disparu et une part de nous-mêmes avec.

Aussitôt qu’on demande aux quadragénaires d’aujourd’hui d’évoquer les joies simples de leur enfance, ils ne manquent pas de vous parler des fameux illustrés que l’on dénichait chez les bouquinistes, ces Blek, Miki, Akim, Zembla et autres qui ont égayé leur enfance. Qui ne connaît ces aventuriers sur papier ? Qui n’a rêvé d’être le Spiderman d’un jour, et le Tex d’une chevauchée ?
Immanquablement aussi, ceux dont la jeunesse a été bercée par les pages écornées de ces histoires aux relents d’héroïsme ne manquent pas de d’en exalter la vertu cardinale, celle de leur avoir appris le français. Astucieuse manière de s’absoudre d’un péché mignon. Car les héros des «comic’s» se soucient comme d’une guigne des canons de l’éloquence. Pressés de courir l’aventure, ils font un usage parcimonieux de la langue.

«Maintenant moi remonter mon tic-tac», dit Yéyé, le nègre complice de Zembla
Du coup, les illustrés sont truffés d’onomatopées, d’interjections et d’exclamations. Les phrases sont souvent minimales, peu élaborées, parfois irrespectueuses de la syntaxe. A dessein, pour faire «vrai», comme ce parler «petit nègre» de Yéyé, le complice africain de Zembla : «Maintenant, moi remonter mon tic-tac. Comme ça, si nous, nous endormir, nous, nous réveiller à temps, avant d’arriver à Litobo». Nos maîtres et maîtresses ne s’y trompaient pas, qui nous confisquaient nos illustrés. Nos parents ne se faisaient pas faute de nous enguirlander chaque fois qu’ils nous surprenaient en leur compagnie. Aussi n’avions-nous d’autre choix que de nous cacher pour en jouir.
A un âge où le regard est piqué par ce trouble déconcertant qu’est l’affirmation de soi, nous n’avions d’yeux que pour nos héros. Nous en payions souvent le prix fort, sous forme de punitions, de privations ou de corrections, mais rien n’y faisait. Nous revenions toujours à nos amours, par des voies tortueuses. Ça nous titillait l’héroïsme, ça nous repicotait à chaque fois la boîte à sensations. Nous ouvrions notre illustré et nous voilà humant l’air grisant de l’aventure. Nous savions bien qui allait gagner, cela ne nous empêchait pas de trembler pour le preux chevalier, la princesse en détresse, de frémir, re-frémir, écarquiller les mirettes. Nous étanchions notre soif de l’épique, en même temps que nous nous dilations la rate. Grâce aux compagnons de nos héros.
Le hautain baron de Castagnac et Gras-double, le mangeur de croquettes (Ombrax). Roddy, le petit trappeur espiègle, et le génial Occultis (Bleck le Roc). Rasmus, le magicien capable seulement de tours pendables, et Yéyé, hilarant par son ventre rond, sa tocante qui ne sonne jamais à l’heure, et son éternel casque aux initiales de Military Police (Zembla). Betty, délicieusement horripilante, le chauve Mister Bluff, l’Indien Hibou Lugubre, et le chien Pouik, très friand du postérieur de Hibou Lugubre (Cap’tain Swing). Double-Rhum et Saignée, deux fines gâchettes à la descente facile…

Blek le Roc, le trappeur sans peur et sans reproche
Au panthéon des héros, Blek le Roc se taillait une place de choix. Nous ne saisissions pas parfaitement le sens de «roc», mais le mot sonnait à nos oreilles admiratives comme un de ces coups de poing dont le trappeur gratifiait ses adversaires. Avec ce géant aux cheveux couleur de blé, nous étions plongés dans l’Amérique de la deuxième moitié du XVIIIe siècle. Elle entendait bouter hors de son territoire l’envahisseur anglais et organisa un front de résistance dont Maître Connoly était le chef. Ce dernier désigna Blek le Roc comme son second. A juste titre. Avec son armée de trappeurs, Blek en faisait voir de toutes les couleurs aux tuniques rouges. Pour notre bonheur. Même aujourd’hui, nous gardons encore vivaces en mémoire quelques épisodes, tels que la traque de l’espion anglais Chauve-Souris ; la lutte contre les impitoyables hommes-lynx ; le duel avec le capitaine Savage, une fine épée… Outre la bravoure dont il faisait preuve, ce qui forçait notre admiration pour Blek, c’étaient ses qualités humaines : il n’utilisait sa force que lorsqu’il y était contraint, pardonnait à ses ennemis quand ils faisaient amende honorable, portait secours au veuf et à l’orphelin.
Tout le contraire de Tex Willer. Lorsque Tex apparaît, le 30 septembre 1948, il est une sorte de justicier solitaire agaçant par sa manie de tirer aveuglément sur tout ce qui bouge. Puis, le voilà promu ranger, acoquiné avec Kit Carson. Au fil des épisodes, son personnage prend de l’épaisseur. Nous le retrouvons ensuite accompagné de son fils Kit, de Tiger Jack, un Indien farouche, et de Kit Carson, avec qui il fait la paire en combats comme en joutes verbales. Mais Tex n’a pas l’aura de Blek. Trop impulsif, il est enclin aux excès, abusant de sa force et n’accordant jamais grâce à ses adversaires. Reste que son aversion pour toutes formes de corruption rachète ses vilains défauts. De la même trempe que Blek, se présente Cap’tain Swing. Comme lui, il combat l’oppresseur anglais, à la tête de ses trappeurs, les Loups de l’Ontario, dans l’Amérique de 1773. A son inverse, il a une promise, Betty, acariâtre et franchement antipathique.

Akim, une sorte de Tarzan revu et corrigé
Un autre illustré dont on conserve impérissablement le souvenir est «Akim». Une sorte de Tarzan revisité. Racontons-en la genèse. Le comte Rank périt noyé dans un naufrage, tandis que sa femme Lidia et son bébé échouent sur une île inconnue. Trois mois plus tard, Lidia meurt, tuée par une panthère, et le petit est recueilli par des gorilles. Seize années s’écoulent, un homme blanc vit dans les arbres en compagnie des singes : il s’appelle Akim et possède le pouvoir de parler avec les animaux. Le cousin Stéphane Rank et sa fiancée Rita débarquent sur l’île. Rita révèle à Akim qu’il est l’unique légataire des Rank. Stéphane veut se débarrasser de lui pour s’emparer de l’héritage. Il échoue dans ses noirs desseins. Akim et Rita décident de vivre ensemble dans la jungle. Avec le gorille Kar, la guenon farceuse Zig, l’éléphant Baroi, le lion Rag et, plus tard, leur fils adoptif Jim, ils vont se lancer, pendant trente six ans, dans des aventures périlleuses sur fond de civilisations disparues, de montres et de savants fous. En somme, tous les ingrédients de la mythologie tissée par E.R. Burroughs, le père de Tarzan. Mais la mayonnaise prend, les épisodes séduisent, «Akim» durera 41 ans, record absolu pour un petit format. Il aura plusieurs émules, dont «Zembla» qui avec son lion Bwana, son lynx tacheté Satanas et son improbable kangourou en pleine Afrique, Pétoulet, amuse sans parvenir à conquérir l’amateur des comic books.
Aujourd’hui, la plupart des titres ont disparu complètement, ceux qui subsistent ne réapparaissent qu’en réédition. Et ils ne sont pas disponibles au Maroc depuis que Sochepresse a cessé la distribution des illustrés, en 1995. Mais aux amateurs des héros des petits formats, Internet vient à la rescousse en consacrant des sites aux éditeurs Lug-Sémic, Mon Journal ou Marvel. Si vous n’êtes pas très regardants sur l’état des illustrés, n’hésitez pas à franchir les portes des bouquinistes. Ils ont encore sous la main de quoi vous régaler pour un prix modique : 5 à 10 DH l’album simple, 20 DH le grand album. Un conseil : ne jetez pas l’illustré après usage, conservez-le, car il pourra vous rapporter gros un jour.