«On ne peut pas aspirer à une évolution du rap s’il n’y a pas une structuration du genre»

Rappeuse flamboyante du groupe Nerdistan, basé en France, Widad Mjama suit de près l’effervescence du rap marocain. Forte de son engagement féministe et politique, elle scrute la scène marocaine avec pertinence et bienveillance. Entretien.

Les clashs devenus à la mode au Maroc, comment vous les voyez depuis la France ?
Ce n’est pas devenu à la mode. Ça a toujours été le cas dans le rap de s’adonner à des joutes verbales entre bandes rivales ou rappeurs rivaux. En France, par exemple, Booba et Kaaris ont failli finir sur un ring pour un combat réel. Cela a occupé les réseaux sociaux pendant un long moment, à coup de snaps de menace et stories d’entraînement. C’est pour dire que le clash est rituel dans le rap. Maintenant, il est apprécié s’il peut donner lieu à une production qui se tient techniquement et artistiquement. Moi, j’ai été agréablement surprise par la querelle de Don Bigg et Dizzy Dross, parce qu’ils sont partis sur du frontal, au lieu de patauger entre les lignes. Il suffit de constater que la tendance sur YouTube a été occupée par le rap pour la première fois, alors que c’est la pop et le chaâbi qui l’emportent d’habitude. Je pense que c’est positif.

Mais est-ce suffisant pour déboucher sur une dynamique pérenne, une évolution du rap ?
On ne peut pas aspirer à une évolution du rap, s’il n’y a pas une structuration du genre. Au Maroc, on sait qu’on n’est pas des consommateurs de CD et les lieux de concerts sont quasiment inexistants. Il ne peut pas y avoir une dynamique que sur Internet. Une chaîne YouTube n’est qu’une fenêtre donnant accès à l’œuvre de l’artiste, mais c’est la scène qui donne à l’artiste l’opportunité de travailler et les moyens de continuer à créer. La demande est là, mais on attend toujours.

Que pensez-vous de l’évolution du rap féminin au Maroc ?
A mon avis, il brille par son absence. A quelques exceptions près, il s’agit d’un peu de pop lisse, sous des airs de rap. Après, il y a des artistes comme Tendresse qui est excellente et dont on dit qu’elle rappe «mieux qu’un mec». C’est toujours le cas, quand une femme le fait bien. Il faut toujours la comparer aux hommes, parce que le rap a longtemps été l’apanage des hommes. Mais on a besoin de plus de voix féminines et bien plus de travail pour changer cela.

Le rap a souvent été misogyne. Est-ce que le rap féminin déroge à la règle ?
Je ne sais pas si les rappeuses marocaines produisent des propos misogynes, mais si elles le font, elles ne doivent même pas s’en rendre compte. C’est que dans le rap, il y a des codes qui sont automatiquement repris par femmes et hommes : la thune, la drogue, la nudité… Je pense que c’est propre au gangsta-rap lui-même et ce partout dans le monde. Maintenant cela dépend de l’état de conscience dans un pays donné, bien que des différences existent dans le même pays. Il faut dire qu’en France aussi, il y a des rappeuses qui émergent, dans des styles différents, qui reprennent les codes du gangta-rap et d’autres ne font pas du tout ça.

Cette dualité existe dans le rap en général aussi ?
Absolument. On assiste à la dualité entre un rap old school ou orthodoxe, automatiquement porteur de messages engagés, et un rap plus tourné vers la consommation et la légèreté qui, admettons-le, exprime les préoccupations des jeunes maintenant. Je pense que la société est devenue tellement complexe et compliquée à vivre que ce besoin de légèreté est devenu complètement assumé, voire vital, car l’infobésité lugubre nous assaille de partout.

Vous êtes rappeuse dans un groupe électro, Nerdistan, qui travaille sur la poésie arabe classique. Est-ce que vous vous sentez toujours pleinement rappeuse ?
Je pense que je le resterai toujours. C’est dans mon ADN artistique. C’est le rap qui a libéré mes vannes créatrices. Je pense et envisage la musique comme une rappeuse. Mais je ne suis plus que ça. Je chante beaucoup plus qu’avant. J’aime bien me définir comme artiste musicienne. En ce moment, je travaille sur un projet en solo. Les textes vont être beaucoup plus personnels. J’y mettrai beaucoup de choses à nu, contrairement à ce que je fais avec le groupe. J’aimerais également casser le code du rappeur auteur et ne pas chanter que mes textes, mais collaborer aussi avec des amis que j’admire, comme Koman, Cheb, etc.

Pour des textes engagés ou mainstream ?
Engastream (rires). Je ne sais pas ne pas être engagée. Et à partir du moment où l’on écrit avec ses tripes, il y a forcément une part d’engagement. En ce sens, vu que je compte me dévoiler, ce sera sûrement engagé, mais différemment…