«On ne peut lire le religieux en dehors du prisme social»

Discuter du contenu du Coran avec humour. Une idée originale portée par Rachid Benzine et Ismaël Saidi, dans leur livre «Finalement, il y a quoi dans le Coran ?». Rachid Benzine raconte l’aventure.

Comment est né l’idée du livre «Finalement, il y a quoi dans le Coran ?» ?

L’idée de ce livre est liée  une formation universitaire que j’ai donnée en Belgique, au profit de professeurs  d’éducation islamique et d’autres sujets intéressés par une approche strictement historique et anthropologique du Coran. Ismaël Saidi, auteur de la pièce de théâtre Djihad, en faisait partie et avait suivi la formation durant un an. Dès le début, Ismaël posait beaucoup de questions sur le texte, sur le Ramadan, sur le Prophète, sur ce qu’on doit faire de la tradition, comment démêler le faux de l’avéré. J’essayais de lui répondre, parfois par mail, parfois par téléphone. Un jour, il est venu me proposer de conjuguer nos talents, lui en amenant son savoir-faire dans le théâtre et moi en jouant mon rôle.

Comment s’est fait le choix des thématiques abordées ?

Nous les avons choisies ensemble. Il s’agit d’emblée de thématiques communes qui existent sur la place médiatique et qui posent problèmes surtout. Elles causent des crispations entre les musulmans et les non-musulmans, ou au sein même de la communauté musulmane. J’ai expliqué à Ismaël que moi je n’étais pas imam et que mon discours ne serait pas normatif. Et à chaque fois qu’il venait avec des questions religieuses, moi je déplaçais ces questions sur le plan de l’histoire, pour que le Coran cesse d’être uniquement un objet de croyance, mais qu’il devienne également un objet de savoir et d’investigation, comme on le fait aujourd’hui dans les sciences humaines pour tout texte, aussi sacré soit-il.

Utiliser l’humour n’était-il pas une entreprise risquée?

L’humour est dans le rapport que j’ai avec Ismaël dans ce texte. Il n’est pas sur le Coran ou sur le prophète de l’Islam. Parce qu’il ne s’agit pas de blesser les gens. L’humour réside dans les situations qui poussent le personnage d’Ismaël à demander conseil à son ami Rachid. Par exemple, dans son rapport avec son épicier qui l’exhorte au jihad, avec sa mère qui lui dit que sa femme est une musulmane incomplète car non voilée, avec son boucher qui lui assure que fêter Noël est haram, ou l’étrangère dans le bus qui lui assure que l’Islam appelle à la violence. Et quand il arrive, je peux le titiller, mais dès qu’on est dans le vif du sujet, on est beaucoup plus sérieux. En même temps, je pense que l’humour est ce qui permet de prendre de la distance critique par rapport à soi-même et à ne pas trop se prendre au sérieux. C’est peut-être ce qui nous manque.

Le livre est sorti début juin. Vous faites déjà le tour des médias. Quels retours avez-vous jusqu’à présent ?

Nous avons déjà des retours positifs, de la part des médias, mais aussi de la part d’adolescents et de parents d’élèves. On a fait le lancement du livre avec des jeunes qui ont lu le texte et l’ont beaucoup aimé car ludique. Les retours sont plus rapides que pour «Le Coran expliqué aux jeunes», qui pour le coup est plus sérieux. «Finalement, il y a quoi dans le Coran ?» est écrit en neuf courts chapitres, avec beaucoup d’humour. Il est donc plus facile et drôle à lire. Mais d’une certaine manière, je considère qu’il est plus précis, car il s’attarde sur des questions pratiques auxquelles je ne m’étais pas arrêté dans le précédent, comme les questions du voile, du halal, de la condition féminine, de la société arabe du 7e siècle.

Ne craignez-vous pas que l’on utilise votre livre pour confirmer l’ignorance des musulmans de leur propre religion ?

Tout écrit peut être sujet à plusieurs interprétations. Et c’est un risque à prendre. Autrement, on n’écrirait plus rien. Mon message essentiel est clair : on ne peut lire le religieux en dehors du prisme social. Pour le moment, tous les retours concernant ce livre sont positifs, qu’ils viennent de musulmans ou de non musulmans.