Omar Berrada : « On a tendance à  se restreindre à  un lien binaire avec la France »

Omar Berrada, auteur, traducteur, critique, passionné des mots et des langues, dirige également le centre de traduction Dar al-Ma’mûn à  Marrakech.

Très peu de livres se traduisent en Europe de l’arabe. 1 pour 1 000 selon les statistiques. Pourquoi à votre avis ?

Plusieurs raisons possibles. D’abord, les maisons d’éditions européennes ont rarement des collaborateurs ou directeurs de collection sachant lire l’arabe ou connaissant la littérature arabe, donc susceptibles d’«apporter» des textes comme on dit. Ensuite, les éditeurs arabes ne sont pas très professionnels ou très offensifs dans leur communication ou leur défense de leurs auteurs, n’ont pas toujours les moyens d’être présents sur les foires internationales importantes, etc.

Par ailleurs, il y a peut-être un biais dans certains pays européens, en France par exemple, consistant à croire qu’on connaît bien le Maghreb, ou le monde arabe. A cause du passé colonial, de la proximité géographique, de la forte immigration maghrébine. Cette illusion faite de clichés tue peut-être la curiosité pour la littérature de ces pays. Sans compter que l’existence d’une littérature maghrébine en français fait souvent écran, en France, à celle écrite en arabe. Ceci dit, il y a tout de même des maisons d’édition ou des collections qui font un travail sérieux de traduction, encouragées par le prix Nobel de Naguib Mahfouz à la fin des années 80, puis par le succès de l’Immeuble Yacoubian au début des années 2000, ou plus récemment de Taxi. On peut simplement regretter le relatif manque de variété dans ce qui se publie. Ou la quasi-absence de certains genres littéraires, comme le théâtre ou la nouvelle, pourtant au cœur de la créativité littéraire arabe. On traduit, au fond, ce (qu’on pense) que le lecteur européen attend. La littérature est peu traduite, en Europe, de l’arabe, c’est certain. Mais les sciences sociales sont traduits encore beaucoup moins. Qui en Europe peut nommer un philosophe ou un historien arabe vivant ? On ne cherche que l’univers imaginaire exotique, la magie des Mille et une nuits. On veut être projeté dans le monde du rêve, mais on ne se demande jamais si ces peuples produisent aussi de la recherche ou de la pensée.

On parle de langue périphérique et de langue dominante. Y a-t-il réellement des langues subalternes ?

En termes de diffusion et de présence dans le champ littéraire international, certainement. En termes de créativité littéraire, certainement pas.

Quels sont les enjeux de la traduction dans le monde arabe ?

Ils sont multiples. Il s’agit d’abord d’une meilleure connaissance culturelle de l’autre, au-delà des clichés. Il y a ensuite la fécondation réciproque des écritures et des traditions littéraires. Autre chose : la mise à jour des références scientifiques dans les travaux universitaires. Beaucoup de travaux universitaires marocains reposent sur des références bibliographiques très datées et ne sont pas en phase avec l’évolution de la recherche dans leur domaine. Cela est dû à divers facteurs, dont l’état de nos bibliothèques universitaires et de nos infrastructures de recherche, ou la maîtrise insuffisante des langues étrangères, notamment l’anglais : la recherche internationale se fait aujourd’hui en anglais, et on a trop tendance, au Maroc, à se restreindre à un lien binaire avec la France et la langue française. Inversement, les contributions scientifiques d’universitaires marocains ou arabes sont peu connues à l’étranger.