Nouvelles marocaines 2013 : des pépites et du toc

Le recueil de nouvelles paru chez Casa Express à‰ditions regorge de beaux textes mais aussi de somptueux ratages. Certains -la plupart- s’illustrent dans ce noble et périlleux exercice, cher à  Anton Tchekhov, d’autres se vautrent lamentablement… Voici, parmi les dix-sept textes, les quatre qui nous ont charmés… ou consternés.

«Le repas de Noël» – Issam Eddine Tbeur

Maître Voyageur dans un wagon perché, y moisissait comme dans une fétide cage… Maîtres Touristes, dans le compartiment d’à côté, festoyaient gaiement, se partageaient un bon vieux fromage… Comment diable résister à ces effluves enivrants de chaussette trouée? Comment ne pas succomber à l’appel de la douce, de l’aigre piquette ? Mais, mais, mais… Comment mâchouiller, glouglouter tout cela devant l’œil fielleux d’une horde d’apprentis Jean Marie Le Pen ? C’est un dîner de cons à la sauce marrakchie, avec des personnages chatoyants: le pique-assiette marocain, si suave, si moelleux quand il a faim, si belliqueux quand il est repu ; le raciste-en-chef Made in France, pour qui les Arabes, «ces barbares», ne-sont-pas-assez-entrés-dans-l’Histoire, et puis les petits camarades «tolérants», conciliants mais maniant quand même les clichés avec une rare dextérité… Ça donne un succulent, un truculent festin, jamais d’indigestion. Fouad Laroui a de sérieux soucis à se faire : la relève est là ! Élégante, spirituelle, finement ciselée, la plume de Issam Eddine Tbeur vous emporte dans un délire frais, endiablé, où petites cocasseries et grands malentendus se mêlent joyeusement. 

«La montée des eaux» – Benoît Artige 

Une sinistre et poétique atmosphère de polar plane sur cette nouvelle où Casablanca est lavée de ses sueurs, de sa pestilence, par un déluge sans fin. Dans cette immense flaque boueuse patauge le narrateur, un «mercenaire» occidental venu conclure quelque coup sordide dans un des bars miteux de la ville. Mais l’affaire dégénère, l’homme est désemparé… Jusqu’à ce que Hassan, son chauffeur de taxi, réapparaisse. Comment ce personnage bourru, aussi insupportable qu’insignifiant, peut-il soudain endosser la cape du sauveur, et surtout, révéler d’insoupçonnables abîmes d’intelligence? Un texte puissant sur les hommes acculés au cynisme et au désespoir, sur l’époque des idéologies mortes et des calculs froids, des intérêts triomphants. Sur une jeunesse arabe livrée à son triste sort, opprimée, en perdition, qui courbe le dos «mais qui ne se laissera pas faire».  

«Un soir comme tant d’autres» – Bouchra Belhaj Bourara 

«Quel est cet homme que je dévisage avec autant d’ardeur? Qu’a-t-il de spécial ?», se demande la narratrice qu’un visage, qu’une paire d’yeux, surtout, fascinent. Un regard comme un autre, a priori. Mais une expression brumeuse, fantomatique s’y dessine, curieusement familière, comme aperçue dans les méandres d’un rêve. Quelques heures plus tard, à l’autre bout de la ville, l’étranger est là, de nouveau, par hasard devant elle, frappée d’une révélation. Ah, c’est donc ça ? C’est donc lui ? Ou elle, plutôt ? Dans cette fête foraine, l’homme s’est mué en danseuse. De sa «virilité» ne subsistent que d’infimes traces, à peine perceptibles. Ses sourcils sont soigneusement épilés, ses jambes galbées, glabres sont un envoûtement, ses déhanchements électrisent la foule, attisent le désir, une gêne palpable. Bouchra Belhaj Bourara décrit cette étrange rencontre avec un être que la société redoute et honnit, perçoit comme ambigu, impur. Dans ce texte fin et sensible, on voit se mouvoir et choir une identité double, une âme palpitante et tragique, à mille lieues du cliché graveleux, des grossières descriptions de monstres de foire. 

«Le Prince charmant» – Narjiss Dubois  

Ça commence comme un mauvais pastiche des péripéties de Bridget Jones. Hélas, ça ne s’achève guère mieux : dans leur joli appartement parisien, deux dindes s’apprêtent à «débriefer» la trépidante soirée de la veille lorsqu’un péquenaud, un «zmeg», leur tombe dessus, comme un cheveu gras dans leur soupe light. On le devine suant, lourdaud, pathétique, avec cet «accent à couper au couteau» qui semble amuser autant que consterner Narjiss Dubois. Car non content de massacrer les si mélodieuses, les si suaves consonances françaises à coups de «Il est belle, il est geontille», «unuvers» ou encore «udualiser», le «zmeg» raisonne, en plus, comme le pire des abrutis ! Oh la la, mais quelle sombre racaille! Un blasphème sur pattes, ce aâroubi !, semble s’écrier l’auteure tout au long de ce texte dégoulinant d’un épouvantable mépris de classe. 

De la part d’une personne qui écrit ceci : «Serait-il gay et que je n’aurais rien compris?», se moquer du français des autres est un comble. 

On se demande ce que fait cette ineptie aux côtés d’un bijou comme Le Repas de Noël de Issam Eddine Tbeur.