Nouveau regard sur l’exil de Mohammed V

Avec un regard distancié, la regrettée Selma Lazraq, étudiante
à la Sorbonne et à l’Institut des langues orientales, fait
la lumière sur les mouvements et tractations suscités par l’exil
du Roi Mohammed V.

Ce qui a poussé Selma Lazraq, jeune étudiante à l’université de Tours, à sacrifier la médecine pour se vouer à la recherche historique, nul ne le comprend mieux que ses parents. Pour eux, le caractère de la jeune femme la prédisposait au silence des salles d’archives, à la réflexion. «Elle était ainsi, dit sa mère, Assia Lazraq, en contemplant les photos de Selma, enfant, jeune mariée, en famille. «C’était une intellectuelle exigeante, détachée des choses matérielles, capable de faire abstraction de tout ce qui pouvait la détourner de son travail.» Son travail, de cette sorte d’exil intérieur qu’elle s’était construit, a croisé un autre exil : celui de Mohammed V, Souverain destitué par le Protectorat français, combattant de la première heure pour l’indépendance de son pays. La France et le retour de Mohammed V, tel est le titre de l’ouvrage que Selma a consacré à cette période de l’histoire mêlant étroitement puissance coloniale, vigueur du nationalisme marocain, position difficile et courageuse des intellectuels français libéraux ou révolutionnaires, dans un contexte dominé par l’émergence des mouvements de libération nationale.

Absence de manichéisme dans l’analyse
Afrique, Asie, Amérique du Sud s’embrasent tour à tour pour en finir avec l’oppression et l’exploitation à outrance. Premier et dernier ouvrage de Selma, qu’elle ne verra jamais publié de son vivant, La France et le retour de Mohammed V fut remarqué par les éditeurs. L’Harmattan apprécia chez cette étudiante de la Sorbonne et de l’Institut des Langues orientales l’absence de manichéisme, le désir de comprendre l’autre qui anime ce livre salué par des historiens de renom des deux rives de la Méditerranée, notamment à l’occasion des Jeudis de l’Institut du Monde arabe et par… Jacques Chirac qui, quelques mois après sa publication, honorait la mémoire de Mohammed V en plein cœur de Paris, aux côtés de son petit fils, le Roi Mohammed VI. Rigueur des recherches de Selma dans la pénombre des archives du Quai d’Orsay ou de la ville de Nantes, «oubli de sa propre vie» alors que rien, sinon sa nationalité marocaine, n’aurait pu la conduire à cette recherche spécifique, à ce retour sur une période cruciale de l’histoire du Maroc, tout à la fois de déchirements et aube de rapports nouveaux entre deux frères autrefois ennemis.
Elle y décrit donc «ce qui les rapprochait bien plus que ce qui les séparait», le Sultan rendu à son peuple, «ces tours et détours de l’histoire» qui font aussi ce que Marocains et Français sont aujourd’hui. Tout ce qui a fait que le président français a pu dire, à l’occasion de l’inauguration de la place
Mohammed V à Paris, le 20 décembre 2002, que «les autorités françaises [n’ont pas tardé] à comprendre la mesure des dégâts politiques et humains causés par une coupable passivité et une funeste erreur.» La coupable passivité et la funeste erreur, ce sont bien sûr la mise en place d’un souverain à la botte de l’oppresseur et la destitution du sultan légitime. De Madagascar à Ajaccio où une plaque, sur le court principal de la ville, rappelle encore que là-bas vécut en exil Mohammed V, celui dont tout un peuple salua le retour le 16 novembre 1955. De cette crise des relations franco-marocaines, Selma Lazraq, en trois grands chapitres, a brossé le tableau. Le «temps des hésitations», des tentatives de compromis, des interrogations du mouvement nationaliste, puis «l’heure des décisions», de la tentative de retour à la raison avec les deux plans Grandval et Faure. «Mise en scène en deux actes», écrit Selma, imposée par la colère de tout un peuple. Comme plus loin, dans les rizières d’Indochine, s’écrivait cette certitude que la page des dominations, de «l’eau glacée des calculs égoïstes» était définitivement tournée.
C’était donc «la phase du dénouement», de la fin «de la grave situation qui prévalait au Maroc». Ambiguïtés nationales et internationales, valses-hésitations ne sauront venir à bout de ce désir d’indépendance. L’heure de la destitution de Ben Arafa avait sonné comme celle du retour de Mohammed V, principal artisan de l’indépendance du Maroc.

Un livre salué à l’occasion des «Jeudis de l’IMA»
Le travail de recherche de Selma a été salué par Jacques Chirac, président de la République française. Mais Selma, dans son propre exil, sait sûrement que la fraternité maroco-française est indéfectible.
Elle a accompli ce devoir de mémoire, qui a peut-être permis de consolider ces liens