Nass El Ghiwane, les «Rolling Stones de l’Afrique»

Trente-cinq ans d’âge, 77 chansons, 25 albums, 5 disques d’or. Nass El Ghiwane, un groupe que
le temps et l’adversité n’ont pu détruire. Récit du parcours de ces géants
qui feront toujours partie de notre nostalgie.

Al’aube des seventies, un 45 tours, produit par Polydor, fit pénétrer Nass El Ghiwane dans les chaumières ; fin avril prochain, un coffret comportant trois CD, où sont repris vingt tubes du fameux groupe, et un DVD reconstituant son parcours flamboyant, sera sur le marché. L’opération est financée par Akwa Group, un des rares mécènes qui osent miser sur l’authenticité. Trente-cinq ans sont passés, la technologie a avancé mais le charme ghiwanien est inaltérable. La trajectoire de Nass El Ghiwane est un long fleuve intranquille, qui a pris sa source dans les détours empierrés des Carrières centrales, rebaptisées Hay Mohammadi.

Enfants des Carrières centrales…
Les parents de Omar Sayed venaient de Houara, ceux de H’gour Boudjemaâ des environs de Taroudant, ceux de Allal Yaâla de Oulad Berrhil et ceux de Larbi Batma de Oulad Bouziri (région de Settat). Un échantillon éloquent de la population mohammadie. Entre les habitants se nouait une amitié stellaire, exprimée par un altruisme exceptionnel. Voyageurs sans bagages, ils n’avaient d’autre richesse que leurs chants et leurs rythmes, par lesquels ils se transportaient vers leurs racines. Le dimanche, la carrière faisait relâche. Alors, les habitants du Hay Mohammadi investissaient le lieu afin d’en faire vibrer le ciel par le chant et la danse. La aïta, la musique gnaoua, la danse ahouach, les rythmes des «Houara» s’enlaçaient dans une cacophonie trépidante. Omar Sayed, l’un des deux survivants de la première époque de Nass El Ghiwane, confie que c’est cette fête rituelle qui l’a conduit sur le chemin de la chanson.
Il y a des êtres à qui la vie réserve un destin. Omar Sayed, le futur gardien du temple ghiwanien, obtint cette «faveur», dès sa naissance. Alors qu’il poussait son premier vagissement, son père convolait avec une deuxième femme, poussant au désespoir la mère de Omar. De cette souffrance, ce dernier conserva une blessure indélébile. Quelques années après, en 1953, son père fut arrêté par la police française pour résistance active. En échange d’une somme rondelette – c’était un riche négociant -, il fut relâché à la condition de retourner dans son Houara natal. Sitôt sommé, il plia bagages mais, dans sa précipitation, oublia son dernier rejeton, parti, comme à son habitude, en vadrouille. Un proche parent le recueillit, lui fournissait le gîte et le couvert, le dorlotant, lui racontant, le soir, histoires et épopées.

… ils ont tous vécu une enfance douloureuse
Mais Omar se languissait de ses parents. Et pour meubler son attente, il passait ses jours à errer en quête de distractions. Sa favorite était la halqa. Il parcourait des kilomètres pour écouter Bouazza, le conteur au verbe fleuri, Khlifa, le virtuose du violon, l’homme au narguilé qui, entre deux bouffées, déclamaient superbement les quatrains du Majdoub… Omar ne s’extirpait de la «halqa» que pour aller farfouiller dans le dépôtoir américain, à la recherche d’appareils usagés, qu’il revendait. L’argent gagné, il le dépensait en billets de cinéma (50 centimes la place). Omar était un féru du spectacle. Il n’imaginait pas qu’un jour il en donnerait.
Omar Sayed habitait à Derb Moulay Chérif. Il avait pour voisin un futur emblème de Nass El Ghiwane : H’gour Boujemaâ. Pendant que les garçons de son âge couraient la prétentaine, celui-ci militait pour l’indépendance. Il suscitait l’admiration de tous. Omar Sayed en débordait et tenta de nouer une amitié avec lui. En vain. Boudjemaâ ne tenait pas à s’encombrer de ce marmot manifestement peu éveillé. «Quand Boujmii et les autres résistants étaient réunis, moi j’étais tenu à l’écart. J’avais l’air stupide, et pas seulement l’air. C’est pourquoi ils me tenaient à distance», raconte Omar Sayed, sans amertume, ajoutant : «C’est vrai que j’étais un peu demeuré. Un jour que je me trouvais à Ben M’sik, des inconnus m’ont tendu une pile de tracts à distribuer. Ils appelaient à la révolte contre l’occupant. Mais moi, à l’époque analphabète, je ne le savais pas. Et fier de la confiance qui m’était accordée, j’ai parcouru tout le quartier, distribuant les tracts aux nationalistes, aux policiers français et certainement aussi aux collabos»… Pour un futur hérault de la chanson «politique»!
Omar Sayed n’était pas du genre à renoncer. Instruit de la passion de Boudjemaâ pour la musique, il confectionne un tambour, avec les moyens du bord, puis se mit à en jouer sous sa fenêtre. Boudjemaâ apprécia. C’était le début d’une amitié indéfectible. Omar était souvent invité chez Boudjemaâ. Il savourait ces moments d’intense bonheur où Khdija, la mère de son ami, se mettait à chanter. Elle avait une voix incomparable. Et quand elle entonnait Ma hamouni ghir rjal ila dâou, qui inspirera Nass El Ghiwane, elle était sublime.

Ali Kadiri est à l’origine
de la formation du groupe
La musique a bercé l’enfance des membres de Nass El Ghiwane. Ainsi Allal Yaâla, dont le père dirigeait une troupe de Houara et l’oncle était gnaoui. Sur ces rythmes, il coulait une enfance heureuse jusqu’à ce qu’elle soit assombrie par le deuil de son frère, Idder, mort noyé. Depuis, Allal s’enferme dans un mutisme dont on ne peut l’extraire. Il ne supportait d’autre compagnie que celle de son luth, dont il tirait des sons mélancoliques prenants. Omar Sayed, son voisin, aimait à s’en imprégner.
Omar Sayed avait constamment la fringale et ne songeait, tel Averell Dalton, qu’à manger. Un jour qu’il passait par une rue du quartier Ben M’sik, il aperçut une file de personnes devant un bâtiment. Tout à son obsession, il pensa qu’on y distribuait de la nourriture. En fait, il s’agissait d’une école où les parents venaient inscrire leurs enfants. Quand vint son tour, il ne pouvait se dérober. C’est ainsi qu’il fut pris au piège. Il parvint jusqu’au certificat d’études, dont il décrocha, sans peine, l’écrit. Le jour de l’oral, il ne se présenta pas, car il en fut distrait par une partie de football acharnée qui l’a mis aux prises avec un adversaire insatiable. Le revoilà libre comme l’air. Sa flânerie l’emmena un jour sur la route de Rabat. Le son d’un luth parvint à ses oreilles, il émanait d’un salon de coiffure, tenu par un certain Hassan, qui, entre deux coupes, accompagnait des amis au luth. Parmi eux, se trouvait un vannier du nom de Larbi Batma. Il habitait en face du cinéma Saâda, pas loin de la maison de Omar. Les deux jeunes hommes firent le chemin ensemble. Omar chanta à Larbi du Fahd Ballan. Larbi répondait à Omar par un chant étrange : «Men lmouhal a galbi bach tansah». Ils étaient devenus amis. C’était en 1961.

Le théâtre de Tayeb Saddiki les rassemble
Deux ans après, Boudjemaâ, Omar, Allal et d’autres créèrent la troupe «Rouad Al khachaba». Dans leurs pièces se mêlaient théâtre et chant, sur le modèle de la halqa qui avait nourri leur enfance. Omar Sayed tenta de réunir Larbi et Boudjemaâ. Mais le courant ne passait pas entre eux. L’un était exubérant, l’autre taciturne. Sur ce, Hamid Zoughi décida Omar, Boudjemaâ et Allal à s’enrôler sous la bannière de son beau-frère : Tayeb Saddiki. Omar ne voulait pas abandonner son ami Larbi. Il plaida sa cause auprès de Tayeb Saddiki qui fut séduit pas sa voix tellurique. Dans les coulisses, Larbi Batma chantait Siniya; Boudjemaâ H’gour en était fasciné. Il se mit à apporter quelques retouches de son cru. La glace était rompue. Le trio, composé de Omar Sayed, Boudjemaâ H’gour et Larbi Batma ne quittait les planches que pour se produire au café-théâtre créé par Tayeb Saddiki. Le public appréciait leurs chants et leur sens du spectacle, mais jamais l’idée ne les a effleurés de monter un groupe.
Le hasard s’en chargea, sous les traits de Ali Kadiri, vice-directeur du théâtre municipal de Casablanca. Il suggéra l’idée à Omar Sayed qui, convaincu, se dépêcha de chercher deux instrumentistes. Abdelaziz Tahiri, avec son sentir (basse), et Mahmoud Saâdi, joueur de bouzouki furent retenus. Mais, pour acquérir les instruments, l’argent manquait cruellement. Omar Sayed fabriqua alors des sketches, qu’il joua, se faisant un pécule de 150 DH. Il le confia à un comédien, maintenant célèbre, afin qu’il lui achète, à Marrakech, un sentir, des tbilat (tamtam) et un bendir (grand tambourin). Sur le chemin, le comédien rencontra Boudjemaâ et Larbi qui s’emparèrent de la somme pour en faire un usage inavouable. Omar Sayed était désespéré. Ali Kadiri vint à sa rescousse. Il lui procura les instruments. L’aventure pouvait démarrer. Baptisés les New Dervich par Ali Kadiri, Omar Sayed, Larbi Batma, Boudjemaâ H’gour, Abdelaziz Tahiri et Mohamad Saâdi firent leurs débuts au restaurant Le Nautilus, puis à l’hôtel Marhaba, où ils gagnèrent 40 DH la soirée, ensuite aux cinémas Malaki et Saâda. Ali Kadiri insistait pour qu’ils se montrent torse nu. Ils refusèrent, tout en faisant une concession : chanter pieds nus.
Profitant de l’absence momentanée de Omar Sayed, Larbi, Boudjemaâ, Abdelaziz et Mohamed se séparèrent de Ali Kadiri pour se mettre sous la férule de Tayeb Jamaï, organisateur de spectacles. Il les rebaptisa «Nass El Ghiwane», veilla sur leur promotion, les fit accompagner d’un photographe de première grandeur, Stéphane, auquel ils sont redevables de leur meilleur affiche et, pour couronner le tout, fit enregistrer leurs premières chansons par Polydor. Mahmoud Saâdi quitta le groupe, incompréhensiblement. Omar Sayed profita de l’aubaine pour faire appel à son ami d’enfance : Allal Yaâla. Il lui offrit un banjo qu’il paya 450 DH. Il en ôta les frettes, afin de jouer les quarts de ton, le transformant ainsi en snitra. Avec l’arrivée de Allal, le groupe Nass El Ghiwane était définitivement constitué.
Le siècle accusait alors soixante-dix balais. Il snobait le coiffeur, se promenait en sabots sur la moquette, augmentait la largeur de ses bas de pantalon de dix centimètres, raccourcissait ses jupes. Le siècle vivait au milieu de mouflets. Il leur fallait un emblème. Ailleurs, c’étaient les Beatles, Bob Dylan ou Joan Baez. Au Maroc, Nass El Ghiwane a surgi à point nommé. Une génération gavée de Marx, Engels, Reich, Guevara, Souffles, troqua la fleur des hippies, contre le poing fermé. Nass El Ghiwane s’en firent le porte-voix. A son corps défendant, soutient modestement Omar Sayed.
D’emblée, deux membres se mirent en évidence : Larbi et Boujemaâ. L’un possédait une voix incandescente, qui couvrait les instruments, l’autre avait une voix libre comme l’air. Tous deux des écorchés vifs. A leurs côtés, un surdoué aux fausses allures de gentillet, Omar Sayed. Les deux autres: Allal, instrumentiste étincelant et âme musicale du groupe, et Abdelaziz, virtuose du sentir et parolier prolixe, complétaient la distribution. Ils éprouvaient tous ce sentiment de perte qui a nourri leurs premières chansons. Siniya se désole du reflux des valeurs qui cimentaient les membres de la communauté, Al madi fat évoque les splendeurs du passé. Ghir Khoudouni formule le souhait d’être enseveli sous les décombres des valeurs éteintes. Tout le long de l’œuvre novatrice de Nass El Ghiwane court l’opposition passé/présent. Dans l’un régnaient le désintéressement, la probité, l’amour, la joie. Dans l’autre prévalent la cupidité, l’ingratitude, l’imposture, la haine… Ce culte du passé se manifeste aussi dans la remise à l’honneur d’instruments «obsolètes» (sentir, snitra, bendir, taârija, daâdouâ…) et dans l’exhumation d’une langue marocaine fleurie tombée depuis longtemps en désuétude. Par là, Nass El Ghiwane instaurent une rupture.
Jimmy Hendrix, Bob Marley, Peter Gabriel,… les admiraient
Nass El Ghiwane furent portés aux nues par une jeunesse dont ils incarnaient les idéaux. Chaque apparition du groupe sur scène provoquait le chaos. On a vu des garçons se jeter du balcon pour atterrir sur la scène, non sans dégâts corporels. Les chaises volaient en éclats, les chemises tournoyaient dans l’air, les spectateurs entraient dans une furieuse transe. La police était sur les dents. Inimaginable !
En quelques chansons, dont les subversives, pour l’époque, A Sobhane Ilah (contre la gangrène corruptrice) et Ma hammouni (dénonciation de la répression), voilà Nass El Ghiwane devenus des étoiles indécrochables, qui gardaient les pieds sur terre. Et pour parer aux désagréments de la ghiwanemania, ils se réfugiaient dans l’anonymat. Boudjemaâ fréquentait le bar Mal Assis, où il dépensait sans compter pour régaler amis, inconnus et pique-assiettes. Larbi s’enfermait dans son appartement pendant le jour et n’en sortait que la nuit, Allal quittait rarement le Derb Moulay Chérif. Tous avaient connu la faim, l’impécuniosité, la frustration. Ils en prirent leur revanche, croquant la vie à pleines dents, jetant l’argent par la fenêtre. Mais ils ne se prenaient pas pour des vedettes.
En 1973, Abdelaziz Tahiri rompit avec le groupe. Il fut subjugué par les sirènes «malhouniennes» de Jil Jilala. Abderrahmane Kirouch, dit Paca, qui officiait parmi Jil Jilala, prit sa place. Nass El Ghiwane gagna au change. Paca allait lui apporter une touche gnaoua exaltante. Le ciel ghiwanien était sans nuages, jusqu’à ce 26 octobre 1974 funeste, où Boudjemaâ, terrassé par un ulcère, lâcha la rampe. Barde un tantinet anarchiste, c’était un homme blessé à jamais, dont les textes dévoilaient un désespoir intime qu’il s’évertuait à masquer sous ses allures de saltimbanque fraternel. Boudjemaâ disparu, le groupe allait-il survivre ? Larbi Batma était partisan de l’idée de fermer boutique, Omar Sayed, lui, n’entendait pas raccrocher les crampons. Le reste du groupe se rallia à sa vue. C’est ainsi que Nass El Ghiwane poursuivirent leur chemin.
Un chemin semé de gloire. La légende de Nass El Ghiwane ne prit pas une ride. Ils étaient de plus en plus adulés. Les monstres sacrés des seventies et des eighties les admiraient : Jimmy Hendrix, Bob Marley, Peter Gabriel, les Rolling Stones. Martin Scorsese les qualifia de «Rolling Stones de l’Afrique». Un autre cinéaste, Ahmed Maânouni leur consacra le film Transes. Une palanquée de monographies, de thèses et d’ouvrages furent dédiés à leur chevauchée fantastique.
Le 7 février 1997, Larbi Batma quitta cette vallée de larmes. Paca avait déjà déserté le navire, un an auparavant. Le groupe ne pouvait continuer à voler. Mais Omar Sayed ne voulait pas qu’il rentre dans la coulisse. Il enrôla alors Rachid et Hamid Batma. Ne dit-on pas que les diamants sont éternels ? .