Najat El Hachmi : «La littérature nous donne accès à l’intime»

Invitée par l’Institut Cervantès au Salon international de l’édition et du livre, la Maroco-catalane, Najat El Hachmi, parle de son succès en Espagne.

Votre premier livre «Le dernier patriarche» a eu un énorme succès, votre troisième aussi a eu un prix cette année. Comment expliquez-vous votre succès en Espagne?

Moi, j’écris à partir de ma réalité. Je ne peux pas expliquer ma réalité. J’écris une histoire sans prétendre faire de la sociologie. Je viens d’un paysage particulier, qui est le Rif, pour évoluer dans un autre paysage tout aussi particulier, qui est la Catalogne. Je pense que les lecteurs voulaient découvrir cette réalité entre deux mondes différents et qui leur échappe totalement. Il faut dire que les Espagnols ignorent tout du voisin qui vit à côté. Ils vivent au quotidien avec des Marocains, mais ne les connaissent pas malheureusement, puisqu’ils n’ont pas accès à leur intimité. Je pense que la littérature permet cela justement. C’est d’ailleurs grâce à la littérature catalane que je suis moi-même entrée dans les maisons, que j’ai découvert la culture catalane et les grandes préoccupations des Catalans. Je pense que la littérature est indispensable en ce sens où elle démontre que les thèmes universels sont les mêmes chez tous, malgré toutes les différences qui existent entre les peuples.

Votre dernier roman «La fille étrangère» reste-t-il dans la thématique de l’immigration ?

Oui. C’est une jeune fille de l’immigration qui termine l’enseignement secondaire et qui se demande ce qu’elle va faire de sa vie, si elle doit accepter le mariage arrangé ou plutôt terminer ses études et prendre sa vie en main. C’est l’occasion de comprendre les contradictions qui tiraillent la vie des jeunes femmes qui se trouvent dans cette situation et d’observer les répercussions de ces contradictions sur le propre corps des jeunes femmes. Mais je me concentre surtout sur la relation de la mère et la fille qui est très spéciale chez nous.

Comment les lecteurs marocains accueillent vos romans ?

J’ai surtout des lectrices femmes et je ne vous cache pas que c’est très gratifiant. L’autre jour, j’étais dans une bibliothèque et une jeune fille marocaine est venue me voir pour me dire qu’elle s’est identifiée au personnage sur pas mal de thèmes. Et c’est satisfaisant pour moi de représenter ces jeunes filles qui sont doublement invisibles, que ce soit en tant que femmes ou en tant qu’immigrées, sauf peut-être lors des polémiques concernant les femmes musulmanes, où elles sont représentées par des images de femmes anonymes et surtout muettes.

Lisez-vous les auteurs marocains ?

J’en ai lu certains oui. Je me sens très proche de l’univers de Mohamed Choukri, dont le récit me donne à imaginer le vécu de mon grand-père à Tanger. J’ai également lu Driss Chraibi qui m’a permis de comprendre beaucoup de choses sur la culture et la société marocaine que j’ai quittée à l’âge de huit ans. Des livres comme Le passé simple ou La civilisation ma mère m’ont beaucoup touchée. Et puis, il y a eu les œuvres de Fatima Mernissi qui m’ont servi énormément quand j’étais jeune pour y voir clair, à l’âge où j’étais prise de doutes et de conflits internes. Et jusqu’à présent, je la relis à chaque fois que je ressens le besoin de comprendre.